« RETABLIR LA CREDIBILITE DE LA FRANCE EN
EUROPE »
par VGE, de l’Académie Française (Les Echos, 24 janvier 2006)
Dans l’année qui
vient de s’ouvrir, la tâche la plus utile dans le domaine de la construction
européenne, est de rétablir la crédibilité de la France.
Cette crédibilité a
été sérieusement endommagée en 2005 par le « non » au referendum. Nos
partenaires européens ont été pris par surprise. Personne ne s’attendait à vrai
dire à un vote négatif sur un texte largement consensuel, prenant en compte les
demandes de la France, et rétablissant nos droits de vote sur les décisions
européennes à un niveau amélioré par rapport au Traité de Nice.
L’opinion européenne
a relevé les maladresses du referendum, et notamment l’envoi aux citoyens d’un
texte trop long pour pouvoir être lu et compris. Mais elle a surtout été
surprise par la crise, typiquement française, que les partisans du
« non » ont orchestré autour de l’économie de marché, en expliquant
que la Constitution instaurait une économie de marché sauvage. Tous les Européens,
anciens ou nouveaux, savent qu’à partir du moment où l’on supprime les droits
de douane et les obstacles aux échanges, on se retrouve devant un marché. Et le
langage populaire a retenu depuis longtemps l’expression « marché
commun », qui n’effrayait personne, marché commun qui a été géré depuis
des décennies par les configurations gouvernementales successives, qui ont
comporté en France les participations de tous les partis de l’arc-en-ciel
politique, y compris l’extrême gauche, à l’exception de l’extrême droite.
La seule modification
introduite par la Constitution est une amélioration, consistant à passer de
l’économie de marché à l’économie « sociale » de marché, invitée à
prendre en compte la dimension sociale de la politique économique.
Le rejet de la France
a laissé les Européens perplexes. Ils s’interrogent sur les raisons du refus,
et s’accordent aujourd’hui à penser que « les Français se sont prononcés
davantage sur le contexte que sur le texte ». Autrement dit, que leurs
critiques portaient plus sur la politique économique et sociale que sur le
projet de Constitution.
C’est assez dire que
personne en Europe – ni peuples, ni gouvernements - n’attendent en 2006
d’initiatives de la France à propos des institutions européennes. Si ces
initiatives étaient avancées, sous forme de « détricotage » de la
Constitution, ou de propositions d’ouverture de nouvelles négociations, elles
se heurteraient à un refus quasi-unanime, poli dans la forme, mais déterminé
sur le fond.
Et n’oublions pas que
tous les voisins de la France, depuis l’Espagne jusqu’à l’Allemagne, ont
ratifié le traité et n’ont aucune envie de renouveler cette procédure.
Le Parlement européen
vient de se prononcer sur ce sujet. A une large majorité pluri partisane, de
385 voix contre 125, il a demandé que la ratification du traité constitutionnel
soit poursuivie, de manière à ce qu’il puisse entrer en vigueur le 1er
Janvier 2009, et il a ajouté, par une prise de position réaliste et courageuse,
qu’aucun nouvel élargissement ne pourrait être accepté, avant que la
Constitution ne soit ratifiée.
Les Européens
s’interrogent sur la manière dont les Français vont se tirer de ce mauvais pas.
Ils le font avec davantage de perplexité que d’irritation.
Et c’est ici que la
France doit rétablir sa crédibilité européenne.
D’abord en essayant
de mieux séparer le texte du contexte. Puisque l’année 2006 va être, par la
force des choses, une année de forte intensité préélectorale, il serait contre
productif de vouloir prendre des initiatives qui seraient jugées davantage sur
leur contexte que sur leur contenu.
Ensuite en répondant
aux interrogations de la marge des 15 % de Français qui se prononçaient
jusqu’au mois de Février 2005 en faveur de la Constitution, et qui ont voté non
au referendum. Il faut leur laisser le temps de réaliser qu’ils ont été
manipulés par la présentation cynique d’un Plan B qu’on ne leur montre toujours
pas, et de prendre une évaluation plus réaliste de l’économie de marché, telle
qu’elle est acceptée et pratiquée dans tous les pays européens, de droite et de
gauche. Il faut aussi leur permettre de vérifier, après la présidence
britannique, que l’Europe à 25 n’est pas gouvernable avec les institutions
actuelles, et que le traité de Nice dépouille injustement la France de son
droit de vote dans les décisions européennes.
Cette année de pause,
consacrée à la réflexion et au réalisme, permettra à la France, mieux que toute
initiative prématurée, de retrouver sa place dans le concert européen, et même,
si elle s’en montre capable, de se placer à nouveau en tête du peloton qu’elle
a conduit de 1950 à 1990.