Images de l’Europe : les paradoxes polonais

 

Depuis l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne, des enjeux considérés auparavant comme relevant de politique extérieure entrent plus fortement en résonance avec les enjeux de politique intérieure. Ceci concerne non seulement les politiques publiques, mais aussi les jeux entre les partis politiques, qui semblent de plus en plus affectés par les questions européennes. L’attitude des partis politiques à l’égard de l’Union européenne évolue en fonction de leur positionnement sur l’échiquier politique mais aussi en fonction du calendrier électoral. Quant à l’opinion publique, si les dynamiques de son évolution sont liées à la perception des effets de l’adhésion, ses liens avec le discours européen des partis politiques restent ambigus.

 

La paradoxe polonais : une population favorable à l’intégration, des élites sceptiques

 

D’une manière générale, si les mois précédant l’adhésion à l’UE ont été marqués par l’incertitude et les craintes alimentées par certains partis politiques (même si le soutien à l’intégration n’était pas descendu dans les sondages en dessous du seuil des 60%), l’adhésion a entraîné une hausse du soutien de ce taux qui a atteint les trois quarts des personnes interrogées en fin 2004, contre 16% se déclarant opposés à l’intégration (selon un sondage CBOS). La perception de l’Union européenne en Pologne révèle un paradoxe principal : alors que les partis politiques tendent à se polariser de manière croissante autour de l’enjeu européen et qu’une partie d’entre eux n’hésite pas à recourir à un registre souverainiste, la population polonaise semble dans sa grande majorité favorable au processus d’intégration. Ainsi, alors qu’une partie des formations politiques se sont prononcées, en début de l’année 2005, contre l’adoption de la Constitution européenne, les citoyens interrogées dans les sondages y sont apparus favorables.

Cet exemple montre que les dynamiques des affrontements partisans au sujet de l’Union européenne ne se traduisent pas directement dans les perceptions sociales des enjeux de l’intégration. Ceci était déjà le cas lors des débats sur l’adoption de la Constitution européenne, lorsque les représentants de la Pologne à la Convention se sont opposés au projet du traité constitutionnel (notamment au principe de double majorité proposé pour la pondération des voix au Conseil). Il convient de lire cette opposition aussi à la lumière d’affrontements inter-partisans. Dans les rangs de l’opposition, la Plate-forme civique (PO), pourtant proeuropéenne, a tenté de prendre en otage le gouvernement Miller en réclamant la défense du système de fonctionnement de l’UE convenu à Nice, qui avait attribué à la Pologne un nombre de voix important au Conseil. Le leader de la Plate-forme civique, Jan Maria Rokita a forgé à cette occasion le mot d’ordre « Nice ou la mort ». Pourtant, le mode du calcul des voix au Conseil n’est pas un enjeu qui mobilise particulièrement les électeurs. Ces derniers interrogent les conséquences de l’adhésion à l’Union européenne sous l’angle des retombées plus palpables, comme l’amélioration du niveau de vie général, la possibilité de faire des études et de travailler à l’étranger, voire les aides attribuées à certains secteurs.

Le vote au référendum sur l’adhésion à l’UE en Pologne, en juin 2003, a traduit certaines de ces attentes : comme dans d’autres pays candidats, un certain nombre d’électeurs déclaraient  « voter pour leur petits-enfants » persuadés que les éventuelles retombées positives ne se feraient pas sentir du jour au lendemain. Les avis sur les retombées de l’adhésion sont partagés. A la question portant sur les groupes sociaux qui bénéficieront de l’adhésion, la majorité des personnes interrogées en décembre 2004 par le CBOS (sur un échantillon total de 973 personnes) ont désigné les hommes politiques (78% des réponses), les personnes éduquées (77%), les étudiants, (72%) et les jeunes (69%). En revanche, c’est pour les femmes au foyer et les retraités que les Polonais interrogés escomptent le moins de bénéficiaires de l’adhésion (respectivement 10% et 5%). Quant aux réponses à la même question des retraités eux-mêmes, les réponses paraissent encore plus désillusionnées : 1% des personnes interrogées pensent bénéficier de l’élargissement, 43% être perdants, 41% se disent « ni gagnants ni perdants ». Les avis des agriculteurs restent partagés : si un tiers d’entre eux, interrogés lors du même sondage, se considèrent désavantagés par l’adhésion, 31% se déclarent comme bénéficiaires de l’adhésion.

 

La polarisation des partis autour de l’intégration européenne

 

Dans la période ayant précédé et suivi l’adhésion, l’accord initial des partis polonais sur les principaux enjeux de l’intégration s’est effrité. Les élections de 2001 ont déjà vu l’entrée à la Diète de formations revendiquant leurs positions anti-intégration : l’Autodéfense paysanne (Samoobrona) et la Ligue des familles polonaises (LPR). Alors que le premier parti s’est adressé en premier lieu aux petits exploitants agricoles et, d’une façon générale, aux groupes exclus des bénéfices des transformations économiques, comme les retraités ou les chômeurs, la LPR rassemble des personnalités et cercles nationalistes se réclamant d’un catholicisme démonstratif et exclusif. Un autre parti de droite tenant un discours souverainiste est Droit et Justice (PIS) qui siège d’ailleurs aujourd’hui dans le groupe Union pour l’Europe des Nations (UEN) au Parlement européen. L’opposition d’extrême gauche à l’Union européenne reste quant à elle très limitée et groupusculaire.

Un enjeu de mobilisation saisi par les partis politiques de ce pays de tradition catholique a été la référence à l’héritage chrétien de l’Europe dans le Préambule de la Constitution. Si les représentants polonais à la Convention – y compris des délégués du SLD post-communiste – ont insisté sur cet aspect, c’était pour éviter que les partis nourrissant un discours nationaliste et clérical ne puissent les accuser d’ignorer cet enjeu. Mais c’est aussi au clergé que s’adressaient ces efforts : en effet, celui-ci jouit d’une influence souvent considérable dans les milieux ruraux et dans les petites villes. Il semblerait d’ailleurs que le clergé ait dans l’ensemble soutenu le projet de l’intégration, suivant en cela les mots d’ordre du Pape.

Les élections européennes du 13 juin 2004 qui étaient les premières du genre pour les Polonais, permettent difficilement de porter une appréciation sur l’attitude de la population à l’égard des enjeux communautaires, du fait du taux de participation très faible. En effet, un électeur sur cinq seulement s’est déplacé (20,87%). La Plate-forme civique n’a pourtant pas hésité à interpréter ses progrès en pourcentage (24,10% de voix) comme un signal positif avant les élections parlementaires à venir. Les voix rassemblées par les partis eurosceptiques, LPR (15,92%) et Autodéfense (10,78%) ou souverainistes comme PIS (12,67%), expriment l’opinion d’une partie de la population qui considère l’adhésion à l’UE comme une menace pour ses intérêts économiques ou ses valeurs morales. Sur ce point, la Pologne rejoint d’autres États membres - anciens ou nouveaux - de l’Union européenne, où les formations anti-intégration ont remporté des scores importants. Il a été noté que les partis ayant bénéficié d’un soutien relatif lors de ce vote sont des formations clairement pro- ou anti-européennes. L’Union de la Liberté (UW), extraparlementaire sur le plan national, a pu intégrer le Parlement européen avec 7,33% des voix et quatre sièges de députés, dont son leader historique Bronisław Geremek. S’il s’agit d’un parti qui s’est défini notamment par son soutien à l’intégration et dont les membres ont milité pour l’adhésion de la Pologne à l’UE, sa position au niveau national demeure incertaine. L’Union de la Liberté a pourtant profité de la visibilité de ses eurodéputés dans les médias pour remonter légèrement dans les sondages en Pologne.

 

La Constitution européenne divise les partis

 

L’adoption de la Constitution européenne qui doit être soumise à un référendum en Pologne divise les partis politiques. Si les partis souverainistes, voire nationalistes (LPR, mais aussi PIS) se sont prononcé ouvertement contre la Constitution, les autres formations se sont divisées ou ont adopté une position ambiguë. Parmi les partis pro intégration, seule l’Union de la Liberté a exprimé un soutien inconditionnel à la Constitution. Les députés du Parti Paysan (PSL) qui ont choisi de siéger au Parti Populaire européen, ont adopté une position opposée, voire neutre (abstention) à l’égard de la Constitution. Membre du PPE également, la Plate-forme civique (PO) a infléchi son discours : la majorité des députés PO (14 sur 15) se sont abstenus lors du vote au Parlement européen sur la Constitution en janvier 2005. Les prises de position hostiles à la Constitution de la Plate-forme civique, qui conserve la première place dans les sondages avec un quart d’intentions de vote et espère diriger le futur gouvernement, doivent être lues dans le cadre de l’affrontement partisan en vue des élections parlementaires prévues pour l’automne 2005. Quant aux principaux partis de gauche, l’Alliance de Gauche démocratique (SLD), ainsi que la Social-démocratie polonaise (SdPl), créée par la sécession d’un groupe de députés SLD, ils sont favorables à l’intégration européenne et à la Constitution dont ils espèrent notamment des avancées dans le domaine des droits des femmes. Une position semblable est défendue par l’Union du Travail (UP).

 

Ajoutons que ce discours partisan sur les questions européennes ne reflète pas directement les positions présentes dans la population polonaise, dont la tendance dominante semble être le déclin général d’une identification partisane. Il est à noter que même les électeurs des partis opposés à l’intégration européenne se disent dans leur majorité favorables à l’intégration : 76% des électeurs de Samoobrona et 51% des électeurs de la Ligue des Familles Polonaises, selon un sondage CBOS réalisé en novembre 2004. Parmi les électeurs des partis favorables à l’intégration, ce taux atteint 94% (SLD), 98% (PO), voir 100% des personnes interrogées (SdPl). Le taux du soutien à l’intégration augmente auprès des catégories qui cumulent un niveau d’instruction et des revenus élevés. Cela étant dit, les Polonais partagent avec les autres citoyens de l’UE la méconnaissance des dispositions de la volumineuse Constitution européenne et des mécanismes communautaires en général, comme en témoignent les taux des non-réponses dans les sondages. Dans le référendum sur la Constitution, la donnée à suivre est, d’ores et déjà, le taux d’abstention qui se dessine comme le principal choix des Polonais – aux côtés d’autres Européens – dans les questions de l’intégration.