LES ECHOS - 16 mars 2007 (page 1 et page 14)

 

TRAITE DE ROME - Un grand entretien

Françoise Crouïgneau, Rédactrice en chef

 

LES CINQUANTE ANS DU TRAITÉ DE ROME

 

Valéry Giscard d'Estaing : Faire de l'Europe un modèle d'humanisme

      A dix jours du 25 mars , qui marquera le 50e anniversaire du traité

      de Rome, « Les Echos » lancent une série consacrée à la construction

      européenne. Un entretien exceptionnel entre le président Giscard

      d'Estaing et quatre jeunes permet d'éclairer le bilan de ces cinq

      décennies et les perspectives d'avenir de l'Union sur le dossier

      institutionnel, l'économie, le social, l'éducation et l'immigration.

 

 

      ROMAIN LIBERGE. En découvrant l'Europe de l'intérieur lors d'un stage

      au Parlement européen, j'ai eu la douloureuse impression que la

      conception française d'une Europe politique avait perdu du terrain

      face à la conception des Anglais d'un grand marché. Les Français

      peuvent-ils relancer l'Europe politique avec 27 Etats membres ?

 

 

      Vous avez moins de la moitié de l'âge de l'Union européenne.... ce qui

      veut dire que, pendant vingt-cinq ans, l'Europe a existé sans vous.

      Depuis le début il y a eu deux conceptions du marché commun : celle

      des six pays fondateurs _ France, Allemagne, Italie, Belgique,

      Luxembourg, Pays-Bas _, visant à une union toujours plus étroite

      entre les Etats. Et celle, notamment des Anglais, selon laquelle

      l'Europe doit être simplement un grand marché, ce qui les a conduits

      à refuser de signer le traité de Rome. Au fond, ce débat s'est

      poursuivi durant cinquante ans. Les Anglo-Saxons ont commencé par

      créer avec les pays scandinaves une association européenne de

      libre-échange, l'AELE. Mais, au bout d'un certain temps, ce sont eux

      qui ont changé. Pas nous ! Ils ont pensé qu'ils seraient mieux dedans

      que dehors et ont posé leur candidature. Cela a assez bien marché

      tant qu'on a été douze, après l'arrivée des pays qui sortaient de la

      dictature _ le Portugal, l'Espagne et la Grèce. Durant ce temps, le

      projet anglais était minoritaire. Ce qui a rouvert le dossier, c'est

      l'élargissement à 15 Etats membres en 1995, puis la grande vague

      d'adhésion des « Dix » en 2004. Comme ces pays avaient été soutenus

      par l'Angleterre et qu'ils sortaient du communisme, ils étaient assez

      favorables à la thèse britannique. Voilà pourquoi vous avez pu avoir

      l'impression que les Anglais pensent avoir gagné.

 

 

      En fait ce qui les a fait gagner, c'est le « non » français au

      référendum. Les partisans d'une Europe sans cesse plus unie ont perdu

      un de ses principaux promoteurs. Mais il reste au sein de l'Union une

      majorité de gens et de pays favorables à une union politique.

 

 

      R. L. Comment les Européens peuvent-ils avancer ? Pour la politique

      commerciale, le commissaire européen dispose d'un mandat clair et

      précis permettant de faire entendre la voix de l'Europe dans le

      monde. Comment y parvenir pour la politique étrangère quand

      l'Amérique parle d'installer un bouclier antimissile en Europe ou

      pour discuter des problèmes du Proche-Orient ?

 

 

      L'efficacité européenne en matière de politique commerciale vient du

      fait qu'on a décidé dès le départ, c'est inscrit dès le 1er article

      du traité de Rome, que cette politique serait commune. Le système

      s'est révélé assez performant et il n'est aujourd'hui contesté par

      personne.

 

 

      ERIK IZRAELEWICZ. Sauf par la France, qui ne cesse de critiquer le

      commissaire chargé de la politique commerciale de l'Union...

 

 

      Il est normal qu'il y ait des discussions sur les compromis à

      défendre par le commissaire. Mais le système lui-même n'est plus

      contesté. Pour la politique étrangère et de défense, que s'est-il

      passé ? Le traité de Maastricht, en 1992, a clairement annoncé qu'il

      y aurait une politique étrangère et de sécurité commune. Mais il n'a

      pas prévu d'institutions pour appliquer cette décision. Quand vous

      cherchez à prendre une décision de politique étrangère en commun et

      que tout le monde prend la parole dans la confusion générale, cela ne

      peut pas marcher.

 

 

      R. L. Faut-il communautariser la politique étrangère pour dépasser

      les débats entre gouvernements ?

 

 

      Non, car cela ne marchera pas. Quand vous dites « communautariser »,

      cela veut dire transférer un pouvoir de décision à une bureaucratie.

      Car la Commission, contrairement au Parlement qui est élu, est une

      bureaucratie. Jamais les citoyens, jamais les pays n'accepteront que

      des questions difficiles soient tranchées par une bureaucratie. En

      créant en 1974 le Conseil européen, nous avons essayé de ramener les

      débats politiques dans l'enceinte politique : c'est là que les chefs

      d'Etat et de gouvernement doivent se mettre d'accord. Mais, s'ils ne

      sont pas d'accord, on ne peut rien faire.

 

 

      R. L. Le Parlement a un pouvoir démocratique supranational. Pourquoi

      faire plus confiance à des bureaucraties nationales qu'à une

      bureaucratie européenne contrôlée par le Parlement européen? Les

      citoyens européens sont sensibles aux problèmes de défense et de

      sécurité, et attendent de l'Europe qu'elle prenne ses responsabilités

      .

 

 

      Ce débat est intéressant car il permet de rectifier des idées fausses

      : vous ne ferez pas l'Europe politique sans l'accord des Etats ! Le

      système de décision européen, c'est le Conseil. Seulement, le Conseil

      n'étant pas organisé, il n'y a pas de système d'expression politique.

      Il faut obliger le Conseil à adopter des règlements, à avoir un

      président stable, un ministre des Affaires étrangères et, à ce

      moment-là, le système pourra fonctionner. Le Parlement est

      probablement l'institution qui fonctionne le mieux, mais c'est un

      organe de contrôle.

 

 

      FRANÇOISE CROUÏGNEAU. Pourtant, à l'origine, les promoteurs du traité

      de Rome cherchaient à sortir du seul intergouvernemental, un système

      de décision entre gouvernements souvent paralysant...

 

 

      Il faut revenir au débat qui a été à l'origine de la création des

      Etats-Unis d'Amérique. A l'heure actuelle, certains Etats américains

      ont, parfois, des pouvoirs supérieurs à ceux des Etats membres de

      l'Union. En matière judiciaire, par exemple, ou en matière de droit

      commercial, ils ont le dernier mot. Il ne faut pas imaginer que, pour

      vivre bien, il faut tout transférer à l'Europe ! Pour Jefferson,

      président des Etats-Unis, tout ce qui est extérieur devait être

      fédéral et tout ce qui est intérieur, rester de la compétence des

      Etats. C'est autour de cette idée qu'il faut réfléchir : tout ce qui

      est marché commun et relations avec l'extérieur, c'est l'Europe. Tout

      ce qui est la vie sociale, culturelle, éducative, etc., ce sont les

      Etats.

 

 

      R. L. Les coopérations renforcées ne permettraient-elles pas de

      sortir de l'impasse institutionnelle actuelle ?

 

 

      Probablement, mais il faut faire attention. Ce dispositif doit

      permettre d'avancer et non d'exclure. Ces « coopérations renforcées »

      ont été présentées comme une procédure d'exclusion. Comme s'il y

      avait une Europe pour les « bons », délaissant les « mauvais »...

      Psychologiquement et politiquement, c'était très maladroit. Il faut

      faire l'inverse, car nous sommes une Europe à vingt-sept et les

      nouveaux membres sont souvent aussi européens voire plus que les

      autres. Mieux vaut annoncer un projet, par exemple en matière de

      défense, et le proposer à tout le monde. Si certains le refusent, les

      autres progressent sans eux, mais ils ne le font que parce que

      certains ont refusé.

 

 

      ALIX CHAMBRIS. Selon vous, il faut d'abord organiser le pouvoir du

      Conseil pour, ensuite, développer des politiques, de défense par

      exemple. N'est-ce pas l'inverse qu'il faudrait faire? Je pense à la

      proposition de Philippe Herzog, qui suggère de lancer de nouvelles

      politiques communes, et, à la manière de Jacques Delors avec le

      marché unique de 1985, de se donner des dates butoirs et de définir,

      ensuite seulement, des outils institutionnels.

 

 

      Cette démarche a peu de chances d'aboutir. Faire des propositions,

      c'est sympathique. Encore faut-il qu'il y ait une chance de les voir

      acceptées par les Vingt-Sept. Actuellement, vingt pays sur vingt-sept

      ont été consultés sur le traité constitutionnel, deux vont le

      faire... La « coopération renforcée », la voilà ! Et puis, on ne peut

      pas imaginer obtenir des résultats avant que l'instrument existe pour

      en assurer la gestion. Pour qu'il y ait une politique de défense

      commune, il faut des responsables qui soient désignés et aient une

      fonction. Cette idée qu'on pourrait d'abord obtenir des résultats et,

      s'ils sont bons, imaginer que les Français et d'autres finiraient par

      accepter le traité institutionnel, c'est certes sympathique, mais

      irréaliste.

 

 

      F. C. C'est ce que vous aviez fait vous-même en créant avec Helmut

      Schmidt le SME, un système monétaire européen qui a abouti à la

      création de l'euro, ce qui semblait aberrant il y a trente ans ?

 

 

      Oui, mais cela a exigé un traité, le traité de Maastricht. Encore une

      fois, il faut des institutions pour la monnaie et pour des sujets

      aussi sensibles que la défense et les affaires étrangères. Regardez

      l'état de désordre où nous sommes à l'heure actuelle. Certes, nous

      faisons des progrès. Il y a eu l'initiative franco-britannique de

      Saint-Malo, il y a des actions en cours sur le plan des matériels, de

      la constitution des unités ou des manoeuvres, sur des lieux de crise

      dans les Balkans et au Liban. Mais pour passer au stade d'une

      véritable défense commune, il faut un dispositif institutionnel et un

      responsable.

 

 

      A. C. Durant cette période préélectorale, beaucoup de Français

      critiquent la Banque centrale européenne pour être arc-boutée sur la

      seule stabilité des prix, l'absence de gouvernance économique, l'euro

      fort. Cette surenchère ne cache-t-elle pas l'incapacité du

      gouvernement français à prendre ses responsabilités et à faire des

      réformes nécessaires ?

 

 

      Nous sommes très isolés dans nos critiques de la BCE. Si vous

      circulez en Europe vous entendrez : « Qu'est-ce qui vous prend ? » La

      BCE, créée en 1992, a un Français à sa tête, la monnaie est

      stabilisée. Nous avons réussi à avoir la deuxième monnaie du monde

      alors que tout le monde prédisait que l'euro serait un échec.... Nous

      devons être sereins ! Le problème, c'est que la politique monétaire

      ne peut être conduite par les seuls gouvernements... Les uns seraient

      pour la hausse des taux d'intérêt, les autres pour la baisse. Ce

      serait fantaisiste ! Je viens de rencontrer très récemment aux

      Etats-Unis le président de la Federal Reserve, Ben Bernanke, et je

      lui ai demandé ce qu'il pensait du débat en Europe sur l'importance

      accordée par la BCE à la lutte contre l'inflation. Il m'a répondu que

      ce type de polémique n'existe pas aux Etats-Unis, qui ont pourtant

      connu des phases de chômage très élevé, avec des taux de plus de 10 %

      au début des années 1980. Pour lui, les objectifs d'une stabilité des

      prix et de la lutte contre le chômage ne sont pas contradictoires.

      Ils se rejoignent.

 

 

      En outre, à l'heure actuelle, les taux de la BCE sont inférieurs à

      ceux des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Et nous avons la

      stabilité des prix, même si on discute de la composition de ces prix.

      Mais si la BCE joue son rôle, les pays de la zone euro n'ont pas joué

      le leur : bien coordonner leurs politiques économiques nationales.

 

 

      A. C. N'est-ce pas là le problème? Face à la BCE, les Etats

      paraissent incapables d'utiliser la politique budgétaire et de faire

      accepter les réformes structurelles qui ont un coût social élevé ?

 

 

      Les réformes structurelles ne sont pas décidées par les banques

      centrales. Heureusement, car cela provoquerait des réactions sociales

      et politiques. Mais les situations économiques sont très différentes

      dans les treize pays de la zone euro. Certains connaissent le

      plein-emploi _ ce qui prouve que c'est possible avec la monnaie

      unique _, d'autres des situations de balance extérieure très

      favorables. L'Allemagne, qui a la même monnaie que nous, est le

      premier exportateur du monde, avant les Etats-Unis et le Japon...

      Donc, on ne peut pas dire que c'est la monnaie qui détermine la

      compétitivité d'un pays, ce n'en est qu'un des éléments.

      Naturellement, il ne faut pas que ceux qui gèrent l'euro soient

      aveugles sur la situation de l'emploi. Je crois qu'ils en sont

      conscients.

 

 

      Le dernier point que vous mentionnez, c'est que les inégalités en

      matière de croissance et de chômage sont le résultat des politiques

      nationales. Si, à l'heure actuelle, l'Allemagne va mieux, c'est parce

      qu'elle a fait des réformes, depuis trois, quatre ans. Si nous en

      faisons nous aussi, nous irons mieux. Chacun ajuste son système.. Or

      la politique monétaire de la BCE doit tenir compte de la moyenne de

      l'ensemble. Vous avez actuellement des pays où il y a des risques

      d'inflation. Des pays à fort chômage. Des pays où il y a un

      plein-emploi. Mais, malheureusement, nous n'en faisons pas partie..

 

 

      F. C. Certains gouvernements, dont la France, tiennent parfois un

      double langage. Celui de la nécessité d'une meilleure coordination

      des politiques lorsqu'ils se retrouvent en Conseil des ministres de

      l'Economie et des Finances, quitte à faire l'inverse une fois revenus

      chacun dans leur pays...

 

 

      Pas tout à fait l'inverse... Mais, franchement, je suis un peu déçu.

      On a créé un Conseil des ministres de la zone euro, un Eurogroupe qui

      devrait être beaucoup plus actif et prendre la peine d'expliquer les

      choses. Ces ministres disposent de pouvoirs importants dans leur

      pays. Ils pourraient mieux se coordonner, prendre par exemple des

      mesures d'harmonisation fiscale. Certes, nous avons fait des progrès

      : pour la TVA, nous avons un peu harmonisé l'assiette et créé une

      fourchette pour les taux. Mais, pour l'impôt sur les sociétés, rien

      n'a été fait alors qu'il n'a pas la même base dans les différents

      pays, ni les mêmes taux. Qu'est-ce qui bloque ? C'est que ces

      décisions sont prises à l'unanimité. Mais on peut imaginer que

      l'Eurogroupe décide de prendre ses décisions à la majorité qualifiée

      sur la fiscalité de l'entreprise. Personne ne l'en empêche.

      THIERRY NIER. Après l'institutionnel et l'économie, je souhaiterais

      vous interpeller sur l'Europe sociale. Quelle conception a

      aujourd'hui l'Europe des services publics ? S'agit-il de répondre à

      une utilité sociale ou de sacrifier à la rentabilité financière ?

 

 

      Vous prenez un point particulier de l'Europe sociale que nous

      appelons le service public et qui, en règle générale, n'est pas

      reconnu par nos partenaires européens. Ils appellent cela « services

      d'intérêt général ». Vous le voyez, nous avons déjà un petit problème

      sémantique. Dans notre culture, le service public est une notion

      juridique : ce sont des services exercés par l'Etat ou par les

      collectivités locales. Pour nos partenaires, l'important, c'est

      l'objet du service public. Est-ce que tel ou tel service est

      d'intérêt général ? Et dans la culture dominante en Europe, beaucoup

      de ces services devraient être exercés par des entreprises privées ou

      semi-privées. D'où la vague de privatisations que vous avez vue dans

      un certain nombre de pays.

 

 

      Ce sont des problèmes intéressants auxquels il faut réfléchir. Par

      exemple, dans l'énergie, nos entreprises publiques se sont

      internationalisées. Elles ont acheté des entreprises belges,

      italiennes, anglaises... Nos partenaires se sont dit prêts à

      l'accepter, à condition que ce soient des entreprises et non l'Etat

      français qui deviennent propriétaires en Italie ou prennent des parts

      dans la distribution d'électricité de Londres.

 

 

      La question des grands transports pose des problèmes spécifiques. Il

      s'agit plutôt d'un service rendu, qu'on cherche à proposer au

      meilleur prix, mais ce n'est pas l'idée de gagner de l'argent qui

      prime...

 

 

      T. N. En tant que cheminot, j'ai vécu le bouleversement à la SNCF

      provoqué par l'ouverture à la concurrence du fret ferroviaire.. Cela

      devait relancer les trafics. Or, en un an, on a vu apparaître un

      million de camions supplémentaires sur les routes. Je vis au

      quotidien des suppressions d'emplois dans le domaine du fret...

 

 

      Votre question est importante et légitime. Dans l'article 3, alinéa f

      du traité de Rome, dont on est sur le point de célébrer le 50e

      anniversaire, il est fait état de l'instauration d'une politique

      commune dans le domaine des transports. Il y a bien l'idée d'un

      espace unique et de la nécessité d'une politique commune. Cela ne

      veut pas dire un marché régi par des impératifs uniquement

      financiers. Dans le domaine ferroviaire, je suis près de penser qu'il

      doit y avoir responsabilité ou engagement assez fort de l'Etat. Mais

      ce n'est pas si simple : pour aller à Bruxelles, vous prenez le

      Thalys, non la SNCF, et cela marche bien ; de même le transport pour

      aller à Londres, c'est Eurostar...

 

 

      T. N. Si les coopérations entre les entreprises historiques qui ont

      du savoir-faire marchent, dans le cas d'une mise en concurrence, la

      notion de rentabilité prime sur les besoins. Ce qui est vrai des

      transports l'est aussi pour l'ensemble des services publics.

 

 

      Il ne faut pas globaliser. Je sais bien qu'il faut éviter d'être

      mangé comme un artichaut feuille par feuille. Prenez les

      télécommunications. Si on avait gardé un système totalement étatique,

      la France serait sans doute absente d'un réseau international du

      téléphone portable. A l'heure actuelle, les revenus de notre système

      de télécommunications proviennent en large partie de l'extérieur de

      nos frontières et nos techniciens circulent, équipent... Mais, pour

      les transports, je pense que le problème doit être traité en tant que

      tel. Néanmoins, regardez vous-même la SNCF. Je prends, deux fois par

      semaine, le TGV, qui est une grande réussite. C'est un service public

      mais il fait concurrence aux autres, l'aérien notamment, en faisant

      valoir un avantage de sécurité, de rapidité, etc. Il ne faut pas se

      laisser imposer le dogme selon lequel il n'y aurait que la

      concurrence et la rentabilité. Non !

 

 

      E. I. Pendant le débat sur le traité constitutionnel, nombre

      d'opposants ont reproché à ce texte de ne prôner que la libre

      concurrence...

 

 

      Les gens se sont malheureusement trompés ou ont été trompés parce que

      la libre concurrence n'est pas dans le traité constitutionnel. Elle

      est dans le traité de Rome. Tout à fait au début : selon l'article 3,

      les Etats membres s'engagent à ce que la concurrence ne soit pas

      faussée dans le Marché commun.

 

 

      T. N. Pour les services publics, la libéralisation c'est aussi la

      concurrence entre salariés. L'Europe ne doit-elle pas viser à

      harmoniser les droits sociaux par le haut ? Garantir un dialogue

      social de qualité avec les organisations syndicales, une rémunération

      correcte, le droit de grève, le logement social...

 

 

      Est-ce que ces vrais sujets qui font l'objet d'un débat social en

      France, en Italie, en Allemagne doivent être traités à l'échelon

      européen ? Méfiez-vous, car à l'échelon européen les solutions

      risqueraient de ne pas être les nôtres. Par exemple, les Allemands

      s'apprêtent à voter le report de l'âge de la retraite à 67 ans. Si

      nous avions une législation européenne, il est probable qu'elle irait

      plus ou moins dans cette direction. Les Français s'insurgeraient !

      Nous avons, en France, l'un des systèmes sociaux les plus généreux

      d'Europe... Si on harmonise, on est tiré vers la moyenne et la

      moyenne mettra du temps à nous rejoindre. Nous n'avons pas

      grand-chose à y gagner.

 

 

      Prenez un cas très simple, celui du salaire minimum. Tous les pays

      européens n'en ont pas. Si on établissait un salaire minimum

      européen, il faudrait qu'il soit supportable par les pays dont les

      salaires sont actuellement très bas. Cela veut dire qu'il serait fixé

      à un niveau d'à peu près 20 % du nôtre. Croyez-vous que cela aiderait

      la progression des salaires en France ? Cela les tirerait vers le

      bas. Je crois qu'il vaut mieux qu'il y ait des compétences nationales

      et n'avoir une harmonisation européenne que sur certains points..

      C'est d'ailleurs ce que l'on a fait pour les travailleurs qui

      circulent, afin de leur permettre de garder leur système social, de

      cumuler leurs droits à la retraite d'un pays à un autre, etc. Mais

      tout le monde a intérêt à ce que le débat social reste national.

 

 

      T. N. Quel avenir l'Europe propose-t-elle à la jeunesse ? N'est-ce

      pas l'instabilité et la précarisation de l'emploi qui l'emportent ?

 

 

      On sort un peu de ce débat. Notre monde et nos habitudes changent,

      qu'on le veuille ou non. Un travailleur français passait sa vie dans

      son entreprise. Il y entrait tôt, en général vers dix-sept, dix-huit

      ans, et y restait jusqu'à sa retraite. A l'heure actuelle, c'est

      beaucoup plus rare parce que les entreprises changent, se déplacent

      ou ferment. Ensuite, parce que les individus eux-mêmes n'aiment plus

      la stabilité de la même manière. Je rencontre des jeunes qui me

      disent : cela fait dix ans que je suis là et je veux faire autre

      chose.

 

 

      Ils veulent avoir une nouvelle chance. C'est un changement culturel.

      Pensez à ces Français qui partent pour l'étranger. Ils veulent avoir

      une expérience plus large, connaître le reste du monde. Il est vrai

      qu'il faut avoir des chances d'emploi et de carrière aussi

      satisfaisantes en France qu'ailleurs. Actuellement, ce n'est pas le

      cas. Et, depuis que je suis parti, en 1981, le taux de chômage a

      toujours été supérieur à ce qu'il était à l'époque. Il faut

      s'adresser à ceux qui ont dirigé la France depuis lors et pas avant !

 

 

      RAKIA AHMED. Une chose me surprend. On parle de l'Europe : j'ai

      grandi avec elle mais on ne la voit pas. Quand il y a des lois, on

      dit souvent que ce sont des lois françaises. On voit seulement

      l'Europe à travers l'euro ou à travers certaines facilités. Est-ce

      typiquement français ?

 

 

      Vous n'avez pas vécu cela. Mais, il n'y a pas si longtemps, pour

      aller à Bruxelles, il fallait des papiers, un passeport. Il fallait

      aussi changer sa monnaie, avec un coût de près de 10 %. Depuis, les

      progrès ont été très importants. Aller à Bruxelles est devenu facile.

      Il est vrai que le rapprochement qu'on pouvait espérer entre les

      modes de vie a été assez lent. Néanmoins, quand vous voyagerez

      au-delà de l'Europe, vous serez reconnue comme une Européenne parce

      que vous payerez en euros et que sur votre passeport vous serez une

      citoyenne de l'Union européenne.

 

 

      R. A. Vous disiez que le social, par exemple, doit être géré par les

      pays eux-mêmes. Ne pensez-vous pas qu'une gestion européenne de

      l'éducation serait plus bénéfique pour certains pays ?

 

 

      Non, au contraire. Dans les pays où le système éducatif marche bien,

      ou mieux qu'en France, il n'est pas du tout étatique, il est assez

      libéral sans l'être totalement. En Allemagne, il n'y a pas de

      ministre de l'Education, elle est du ressort des régions. A

      Bruxelles, les enseignants sont recrutés par la municipalité. Il y a

      des domaines qui seront mieux gérés, près des citoyens. Mais vous

      avez probablement raison pour l'enseignement supérieur final. Il est

      déjà assez harmonisé pour les diplômés bac + 5 ou + 7. En revanche,

      l'enseignement primaire, l'apprentissage de la langue, doivent être

      gérés sur le plan national.

 

 

      R. A. L'immigration doit-elle rester du ressort de chaque nation ou

      de l'Europe ?

 

 

      C'est un sujet très délicat pour une raison pratique : la suppression

      des frontières. Si un droit d'entrée est donné à quelqu'un, il a

      droit de circuler partout. Des pays peuvent ouvrir très largement

      leurs frontières et créer des problèmes aux autres pays. C'est

      pourquoi il a été décidé que la politique d'immigration, c'est-à-dire

      les conditions d'attribution des visas d'entrée, devrait être

      européenne et décidée à la majorité qualifiée. Une autre question,

      plus difficile, est celle de l'accès des immigrés au marché du

      travail. Là, les règles sont nationales. On en a discuté longtemps,

      mais, finalement, nos partenaires allemands ont demandé que l'accès

      des immigrés au marché du travail reste un droit national et on l'a

      laissé ainsi. On peut difficilement, dans ce domaine, légiférer pour

      les autres. C'est donc la législation française qui réglera, à

      l'avenir, l'accès des immigrés au marché du travail.

 

 

      R. A. Comment voyez-vous l'Europe dans vingt-cinq ou cinquante ans et

      comment aimeriez-vous qu'elle évolue ?

 

 

      Je crois que ses frontières n'auront pas beaucoup changé. Ce sera un

      ensemble très peuplé. Nous sommes déjà près de 500 millions de

      personnes, qui se connaissent encore mal. L'Europe aura une image

      beaucoup plus forte dans le monde. Il y aura un président et un

      ministre des Affaires étrangères et nous serons la troisième

      puissance la plus peuplée, derrière l'Inde et la Chine. Nous serons

      plus peuplés que la Russie, que les Etats-Unis, que le Japon. Et nous

      aurons le 2e PIB du monde après les Etats-Unis.

 

 

      Par ailleurs, comme nous avons évacué tout impérialisme, nous sommes

      un continent assez tolérant et respectueux du droit international.

      Dans la constellation de cinq ou six grands ensembles, dans deux

      générations, l'Europe apparaîtra comme la plus raisonnable, la plus

      réaliste, celle dont on devrait suivre les avis. Enfin, espérons !

      Nous vivrons dans un continent de réflexion, de tolérance et

      d'humanisme. Ce qui n'est pas si mal...

 

 

      R. L. La démographie pose un vrai problème. Selon certains, nous

      aurons besoin de 250 millions d'immigrants au XXIe siècle... Pourquoi

      ne pas accueillir la Turquie ?

 

 

      Il faut être simple et réaliste. Avec qui la Turquie a-t-elle une

      frontière ? Une toute petite avec nous, de l'ordre de 400 kilomètres,

      une longue frontière avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, de plus de 2.000

      kilomètres. Vous voulez que les douaniers européens contrôlent la

      frontière avec la Syrie, l'Iran et l'Irak ?

 

 

      R. L. Il existe un monde arabo-musulman assez peu démocratique et un

      modèle européen qui, grâce à l'acquis communautaire, peut vraiment

      transformer des systèmes... Pourquoi ne pas utiliser ce « soft power

      », avec l'aide de la Turquie, pour démocratiser certains systèmes ?

 

 

      Les Turcs n'ont pas l'intention de se faire imposer notre modèle

      économique et social européen. C'est un peuple fier, très attaché à

      son identité... En outre, il y a un mouvement en cours dans le monde

      moyen-oriental et musulman qui aboutira à un mode de vie probablement

      différent du nôtre, ou spécifique. J'en parlais avec le président

      Bush, à la Maison-Blanche, il y a une quinzaine de jours. Il avait

      imaginé que les Irakiens pourraient voter comme nous le faisons et

      que cela suffirait à régler leurs problèmes. Je lui ai fait part de

      mon scepticisme. A mes yeux, l'Irak est une société qui reste encore

      largement tribale. Les Irakiens votent comme le chef leur recommande

      de le faire.

 

 

      T. N. Lors du référendum du 29 mai 2005, une majorité des Français a

      rejeté la Constitution. Est-ce qu'on peut espérer une vraie prise en

      compte de ce résultat ?

 

 

      Oui. Vous avez des anti-européens qui le resteront, environ 20 % à 25

      %, et puis il y a des pro-européens inquiets qui ont été abusés parce

      qu'on leur a présenté la Constitution comme un masque pour imposer

      l'ultralibéralisme. C'est faux. Le président Chirac a lui-même

      déclaré, il y a une semaine, à Bruxelles : « On a trompé les Français

      » en leur faisant croire qu'il y avait un plan B « au fond de la

      poche ». Et il s'est déclaré « désolé de ne pas avoir fait peut-être

      tout ce qu'il aurait fallu pour éviter ce qui a été une mauvaise

      chose pour l'Europe et pour la France ». En fait, la Constitution est

      moins « libérale » que le traité de Rome puisqu'on passe de l'idée d'

      « économie de marché » à celle d'« économie sociale de marché ». En

      outre, le 1er article de la IIIe partie indique qu'il faut évaluer

      l'impact social de toute mesure nouvelle. Ce qui constitue quand même

      un progrès ! Bien sûr, il ne faut pas priver les Français de leur

      droit de vote. Quand un groupe a une inquiétude, il faut y répondre.

      Cette inquiétude est née en partie des élargissements... Il faut être

      catégorique et dire qu'il n'y aura pas de nouvel élargissement.

 

 

      E. I. Face à la panne de l'Europe, vous avez dressé une perspective

      très positive. Mais comment en sortir en cette période de campagne

      présidentielle ?

 

 

      L'élection présidentielle se joue sur d'autres enjeux. « Le » ou « la

      » candidate doit s'engager à ce que la France rejoigne le convoi

      européen dès 2007 ou au premier semestre 2008, avec des propositions

      réalistes et acceptables par tous nos partenaires.

 

 

      C'est plus difficile pour la gauche parce que le poids négatif

      européen y est plus fort. Certains y sont hostiles parce qu'ils

      pensent que c'est un relais de la mondialisation. En revanche, 80 % à

      85 % de l'électorat de centre droit veut rejoindre le convoi

      européen.

 

 

      E. I. Vous avez été et vous continuez à être un acteur important de

      la construction européenne. Avez-vous des regrets ?

 

 

      J'ai un regret. Celui d'avoir perdu l'élection en 1981. Parce que,

      avec Helmut Schmidt, nous avions lancé une dynamique de progrès. On

      pouvait aboutir à une Europe organisée, avant même la chute du mur de

      Berlin.