Europe/Etats-Unis, une nouvelle donne ?

 


Introduction

Le 11 septembre 2001 a-t-il profondément fait évoluer les relations entre l’Europe et les Etats-Unis ? Certains seraient tentés de le croire. De multiples signes, c'est vrai, avaient fait naître, au lendemain du 11 septembre, l'espoir d'un nouveau multilatéralisme, au-delà du recours à l'OTAN et au Conseil de sécurité de l'ONU, où les arriérés américains furent soudain promptement réglés. L'ancien président George Bush lui-même jugeait que l'ampleur de l'attaque contre les Etats-Unis "devrait effacer dans certains cercles l'idée que l'Amérique peut se débrouiller seule dans la lutte contre le terrorisme ou dans quoi que ce soit d'ailleurs". Les efforts immédiatement déployés par le secrétaire d'Etat Colin Powell pour bâtir une coalition internationale susceptible de soutenir les Etats-Unis, à un moment où beaucoup craignaient des représailles hâtives et mal calculées, allaient dans le même sens.

Ce retour au multilatéralisme américain est l'un des mythes du 11 septembre, tout comme est en train de le devenir, par un retour de balancier, l'idée d'un unilatéralisme vengeur et exclusif de la part d'une administration Bush naturellement encline à ignorer le reste du monde et fortement encouragée dans ce travers par ses récents succès militaires sur le front afghan.

Il faut clarifier aujourd'hui les relations entre l’Europe et les Etats-Unis en s’efforçant de repenser une relation qui serait l’occasion pour l’Europe de se donner une nouvelle place et une nouvelle force dans le concert des nations. Paradoxalement peut-être, l’administration Bush lui offre cette chance : à elle de la saisir.


I – Des relations traditionnellement compliquées

A. Tensions historiques et méfiances américaines

Après la création de la Communauté économique européenne (CEE), la question principale au cœur des relations transatlantiques fut avant tout stratégique : comment les Etats-Unis pouvaient-ils assurer un équilibre des forces en Europe face à l’URSS alors qu’un nouvel ensemble continental naissait peu à peu ?

Deux visions des rapports Europe/Etats-Unis s’affrontaient alors : Jean Monnet d’un côté pensait depuis longtemps que les intérêts des Six, des Sept de l’AELE, des Etats-Unis et du Canada étaient absolument les mêmes. Il adressa le 25 juin 1959 un mémorandum à Douglas Dillon, sous-secrétaire d’Etat américain, intitulé « A new area of Transatlantic Relations ». Il y proposait une réorganisation de l’OECE où les Américains, les Canadiens, les Britanniques et le Marché commun seraient représentés. Bien introduit à Washington, auprès notamment de George Ball, sous-secrétaire d’Etat américain et influent dans l’entourage de Kennedy, Monnet est à l’origine de la déclaration de Kennedy le 4 juillet 1962 à Philadelphie où il expose son « Grand Dessein » : « nous ne considérons pas une Europe forte et unie comme une rivale mais comme une associée. (…) Nous voyons dans une telle Europe une associée avec laquelle nous pourrions traiter sur une base de pleine égalité en ce qui concerne toutes les tâches immenses que constituent la mise sur pied et la défense d’une communauté de nations libres ». Et Kennedy d’insister sur l’adhésion de la Grande-Bretagne, condition du partenariat.

À l’opposé, Charles de Gaulle. L’idée de Monnet de refonte de l’OECE où la France n’apparaîtrait jamais en tant que telle n’était pas pour plaire au Général. Mais surtout, l’entrée de la Grande-Bretagne aux conditions américaines était une idée insupportable pour le président français. Or, six mois après la déclaration sur le « Grand Dessein », Kennedy et Mac Millan signaient les accords de Nassau par lesquels les Américains garantissaient la fourniture de fusée Polaris aux Anglais, les associaient potentiellement au commandement, au contrôle et à la communication dans la gestion des armes nucléaires mais tenaient la France à l’écart du pouvoir réel. Quelques mois auparavant, Mac Millan n’avait pas proposé aux Français la fusion de leur programme nucléaire. Dès lors, l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun ne pouvait être perçue par de Gaulle que comme une volonté américaine de contrôle de l’Europe, alors même qu’il ne concevait l’Europe en construction que comme un groupe de nations serrées autour de la France.

Plus généralement, c’est l’incompréhension qui domine les rapports entre l’Europe et les Etats-Unis depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Les Américains ont perçu l’Alliance atlantique comme une relation amicale et harmonieuse rendue possible par la volonté des Etats-Unis de venir en aide à la famille européenne avec qui ils partagent les valeurs occidentales. Mais, à la surprise du grand public américain, les Etats européens ont eu du mal à accepter l’idée et le fait d’être ainsi placé sous une direction militaire américaine de fait. La France a résisté pour faire de ce refus une des conditions de sa renaissance. 

Du fait de cette résistance, toutes les Administrations américaines ont connu une « crise atlantique » : Truman avec la question du réarmement de l’Allemagne et de la réponse qu’il fallait adopter face à la menace soviétique, Eisenhower avec Suez et la préservation des intérêts européens dans le Tiers-Monde, Kennedy comme on vient de le voir avec l’adhésion de la Grande-Bretagne, Nixon avec la stabilité du dollar et son impact sur les économies européennes.

Mais, pendant la Guerre froide, les Américains trouvaient avantage à cette situation : ils étaient prêts à défendre l’Europe car c’était leur intérêt vital et les Européens savaient que l’hégémonie américaine était le prix à payer pour la défense de leur continent.

B. Quelle place pour l’Europe après la Guerre froide ?

Avec la fin de la Guerre Froide, la situation a changé et l’Europe n’a plus la même place dans le jeu américain où cohabite désormais deux visions des relations internationales qui, ni l’une ni l’autre, ne laisse place à une vision d’une Europe forte, unie et indépendante.

Depuis la fin des années 1980, Washington a été le théâtre d'une alliance implicite : les libéraux internationalistes, qui souhaitent étendre l'influence américaine tout en fédérant les démocraties de la planète, et les néo-conservateurs unilatéralistes, convaincus de l'intérêt d'une suprématie américaine agressive pour le bien du monde. Ces deux tendances ont uni leurs forces pour fonder ce que certains décrivent comme un "nouveau wilsonisme". Au printemps 2000, The National Interest publiait un manifeste de ce que ses partisans définissent comme le "nouveau wilsonisme" (et que d'autres décrivent comme une défense de l'idée hégémonique).

William Kristol et Robert Kagan y récapitulaient des arguments d'abord avancés dans Foreign Affairs dans un article de 1996. "Le système international actuel ne repose pas sur l'équilibre entre puissances, mais sur l'hégémonie américaine. Les institutions financières internationales ont été développées par les Américains et servent les intérêts américains. Les structures de sécurité internationales sont essentiellement une succession d'alliances dirigées par les Etats-Unis. (...) L'environnement international actuel, relativement pacifique, étant le produit de notre influence hégémonique, tout amoindrissement de cette influence laisserait à d'autres le soin de jouer un plus grand rôle afin de modeler le monde selon leurs besoins. Des Etats comme la Chine et la Russie, si on leur en donnait l'occasion, appliqueraient au système international une configuration très différente. (...) Par voie de conséquence, il faut activement travailler au maintien de l'hégémonie américaine. (...) Les Etats-Unis n'ont pas pour but une affirmation étroite et égoïste de leurs intérêts nationaux, trouvant plus généralement leur intérêt dans un ordre international pacifique. En d'autres termes, c'est précisément parce que les Etats-Unis injectent dans leur politique étrangère un degré inhabituellement élevé de moralité que les autres Etats ont le sentiment d'avoir moins à craindre de leur pouvoir, qui paraîtrait sinon menaçant. "

Cette idée de l'exceptionnelle bienveillance américaine réunit deux approches du monde fort différentes. Comme l'explique l'historien H.W. Brands dans son livre What America Owes the World [1] [Ce que l'Amérique doit au monde], les "exemplaristes" américains pensent que le pays devrait s'efforcer de donner l'exemple d'une société humaine et juste, les "vindicatifs" estimant quant à eux que "l'obligation particulière" des Etats-Unis est d'améliorer le lot de l'humanité, obligation qui peut nécessiter intervention et coercition. Selon les "vindicatifs", écrit Brands, "la nature humaine est trop récalcitrante pour qu'un simple exemple ait un effet durable, et (...) la puissance militaire, même si elle ne réussit pas forcément à faire le bien, permet assurément de réduire le mal". Notion que rejettent les "exemplaristes", dont le membre le plus éminent est sans conteste le diplomate et historien George Kennan. Dans son essai daté de 1951, America and the Russian Future [L'Amérique et l'avenir de la Russie], il écrivait : "Quel que soit le message que nous souhaitons transmettre, il n'aura d'efficacité que s'il est en accord avec ce que nous sommes par nous-mêmes et s'il est suffisamment impressionnant pour imposer le respect et la confiance dans un monde qui, malgré toutes ses difficultés matérielles, reste prêt à respecter davantage la valeur spirituelle que l'opulence matérielle. Notre premier, notre unique souci doit être d'atteindre cet état. Nous devrions moins qu'autrefois nous préoccuper de convaincre les autres."

Mais, à la fin de la Guerre froide, à défaut d'un ennemi clairement défini, les Américains eux-mêmes commencèrent à se demander si l'expansion de leur coûteux engagement planétaire était vraiment nécessaire. C'est alors que furent développées de nouvelles théories pour dépeindre les menaces extérieures pesant sur les Etats-Unis : la guerre des civilisations, un assaut généralisé de l'islam contre l'Occident, le terrorisme mondial, une résurgence de l'impérialisme russe ou chinois, la criminalité internationale, le trafic de drogue. Les "Etats voyous" se sont retrouvés promus au premier rang des nations représentant une menace pour les Etats-Unis.

 

L’hégémonie américaine

À travers la promotion de ces nouveaux ennemis, c’est une vision du monde qui a évolué : la fin de la Guerre froide, qu’elle soit pensée à l’aune de l'activisme libéral ou de l'unilatéralisme néo-conservateur, a révélé l’esprit hégémonique de la politique étrangère américaine de ces dernières années.

Celui-ci sous-tend les initiatives agressives du Congrès, qui impose des sanctions ou des boycotts aux Etats considérés comme rétifs, et même aux alliés qui ne font pas preuve d'assez de souplesse commerciale. Il est également à l'origine du programme d'élargissement de l'OTAN et de l'emploi de l'Alliance "hors zone", d'abord dans les Balkans, puis pour finir hors de l'Europe, programme défendu par l'administration Clinton. Cette initiative pour l'essentiel unilatéraliste (la réaction des autres membres de l'OTAN ayant été des plus froide) reflète un concept plus général d'extension de l'influence américaine qui est devenu l'axe majeur de la pensée politique de l'après-guerre froide. Certains envisagent même une expansion de l'OTAN vers les frontières d'un autre système stratégique également dominé par les Etats-Unis, dans le Pacifique cette fois. L’Europe s’est donc trouvée de fait reléguée au second plan dans l’échelle des priorités américaines.

La stratégie dite de primauté a été articulée au sein du Pentagone en 1992 dans un rapport confidentiel intitulé Defense Policy Guidance 1992-1994 (DPG). Écrit par Paul Wolfowitz et I. Lewis Libby, aujourd'hui respectivement secrétaire adjoint à la défense et conseiller aux questions de sécurité du vice-président, M. Dick Cheney, ce texte préconisait d'« empêcher toute puissance hostile de dominer des régions dont les ressources lui permettraient d'accéder au statut de grande puissance », de « décourager les pays industrialisés avancés de toute tentative visant à défier notre leadership ou à renverser l'ordre politique et économique établi », et de « prévenir l'émergence future de tout concurrent global ». Ces recommandations ont été écrites au plus fort du « moment unipolaire », peu après la chute de l'URSS et la guerre contre l'Irak.

La stratégie de primauté a été mise en veilleuse sous la présidence Clinton qui a notamment soutenu l’Initiative européenne de défense stratégique (IEDS). Mais, il a privilégié la poursuite des intérêts nationaux à travers les institutions multilatérales (dominées par les Etats-Unis) et la mise en œuvre d'une stratégie internationaliste libérale axée sur la globalisation - assez réussie si l'on en juge d'après les gains obtenus.

Durant toute cette période de l’après Guerre froide, l’Europe a été moins que jamais considérée comme un partenaire par les Etats-Unis qui ont mené leur politique dans le strict respect de leurs intérêts.

C. L’Europe à la traîne des Etats-Unis

Retard en termes de capacité

Aujourd'hui, le distance entre les Etats-Unis et leurs alliés européens en matière de moyens militaires conventionnels est très grande. Cette situation est sans précédent depuis un demi-siècle lorsque le réarmement américain induit par la guerre de Corée laissait loin derrière des Européens encore mal armés. Il est vrai que comme le rappelle sans détour William Cohen, l’ancien secrétaire à la Défense, « les membres européens de l’OTAN dépensent environ 60 % de ce que dépensent les Etats-Unis mais ils en retirent environ 10 % en termes de capacités ». Stefano Silvestri, expert italien de la défense, considère lui aussi que « l'efficacité en terme de « military output » de l'ensemble des dépenses européennes est largement inférieur à celle du budget américain (un dollar américain achète de 4 a 6 fois plus d'output qu'un dollar dépensé par les Européens) » [2] . Il est vrai que l’on a d’un côté un budget national unique, géré par un seul Ministère,  et de l'autre 15 budgets séparés, gérés par 15 Ministères indépendants.

Retard en termes de responsabilité

Du point de vue des responsabilités, la situation n’est pas non plus à l’avantage de l’Europe puisque les pays européens se placent d’eux-mêmes dans la ligne stratégique américaine, comme l’opération « Forces alliées » l’a démontrée. Cette crise balkanique a ainsi révélé que 10 ans après la fin de la Guerre froide, la relation entre l’Europe et les Etats-Unis est toujours aussi inégalitaire sur le plan militaire : la fin de la confrontation n’a pas levé l’hypothèque qui avait empêché pendant quarante ans l’affirmation européenne. Et la décennie 1989-1999 peut se lire comme l’enchaînement de deux échecs successifs : celui de la défense européenne autonome (projet défendu par les Français après 1990) et celui d’une défense européenne intégrée dans l’organisation atlantique (c’était l’objectif de la révolution stratégique tentée par Jacques Chirac entre 1995 et 1997).

Divergences en termes de priorité

Enfin, Américains et Européens s’affrontent sur les capacités européennes : les Américains les souhaiteraient plus importantes, les Européens voudraient un meilleur partage des responsabilités. Une OTAN alignée sur l’appareil militaire américain pour les uns, une alliance rééquilibrée au profit des Européens pour les autres. Les Européens se méfient par ailleurs des stratégies « globales » des Américains qui risquaient de se traduire par un désintérêt pour l’Europe à l’heure où les crises étaient d’abord et avant tout situées en Europe (Balkans).

Telle est la situation des relations Europe/Etats-Unis au moment où Georges W. Bush arrive au pouvoir à Washington, arrivée perçue avec une grande crainte par la plupart des dirigeants européens.

 

II - L’équipe Bush : une chance pour l’Europe ?

A. La vision du monde de Bush

Vision du rôle des Etats-Unis, avant le 11 septembre

L'équipe républicaine se méfie presque autant des interventions étrangères que celui que Bush appelle "le premier George W." : dans son discours d'adieu, George Washington avait en effet mis en garde la nation contre "les alliances permanentes avec le monde étranger". Bush a de fait remporté les élections en faisant vibrer une corde proche d'une tradition conservatrice plus ancienne, qui le distingue de Cheney et même de son propre père. Une tradition qui remonte à Andrew Jackson, le président qui, au XIXe siècle, incarna les valeurs de "l'arrière-pays" qui domine aujourd'hui encore la culture de l'Amérique profonde. Selon Walter Russell Mead, du Council on Foreign Relations, les jacksoniens ont soutenu la guerre du Golfe parce que, selon eux, l'Irak menaçait directement un intérêt national vital des Etats-Unis : le pétrole. « En l'absence d'une menace clairement définie pesant sur les intérêts nationaux, l'opinion jacksonienne est nettement moins agressive ». La conclusion de ce type d’analyse était de penser que si Bush est un authentique héritier de cette tradition, sa politique étrangère ne se traduira pas par un renforcement de la domination américaine, mais plutôt, dans la mesure où les intérêts vitaux des Etats-Unis ne seraient pas menacés, par un désengagement progressif.

Deux facteurs jouent en effet massivement en sa faveur dans l'opinion américaine comme dans le jugement des élites du pays  : le point du vue de Georges W. Bush est conforme à une stratégie américaine idéale - rêve éveillé dont Roosevelt a dû extirper la classe politique peu à peu dans les années 1930 –, celle de l'insularité parfaite. Il irrigue par ailleurs juste à point une industrie de défense bien mise à mal par dix années de paix et de diminutions budgétaires, ainsi que par une concurrence européenne plus coriace que prévu.

Nous avons ainsi la réconciliation apparente, sur le front intérieur, de deux âges d'or contradictoires : d'un côté, le retour à la stratégie navale où, face aux tourmentes de l'Ancien Monde et de l'Asie, l'île mondiale que représentent les Etats-Unis n'aura besoin que de deux flottes de guerre, à Hawaï et en Islande, pour défendre son utopique prospérité des barbaries environnantes. Remplacez les océans par le cyberespace des grands ordinateurs et l'espace stratosphérique où évoluent les armes laser et les missiles basés sur des satellites, et vous êtes revenus vers le vieux rêve isolationniste pré-rooseveltien, qui s'accompagne d'ailleurs inévitablement d'un autre retour, le panaméricanisme, avec le projet d'une zone de libre-échange et de valeurs partagées «  de l'Alaska à la Terre de Feu  ».

Mais, parallèlement, ce grand projet architectonique réveille aussi la nostalgie de «  la bonne guerre », celle qui amène enfin le plein emploi en faisant tourner les industries les plus avancées, recrée un secteur de haute technologie protégé pour des raisons d'Etat, au cœur de l'économie. L’intervention en Afghanistan a été bien vu par les partisans de cette option.

Mais, puisque les Etats-Unis doivent intervenir dans le monde, autant qu’ils aient une totale liberté d’action. C’est Jesse Helms, très influent responsable républicain de la Commission des affaires étrangères au Sénat qui déclarait en 1996 : « nous sommes au centre, et nous devons y rester (...). Les Etats-Unis doivent diriger le monde en portant le flambeau moral, politique et militaire du droit et de la force, et servir d'exemple à tous les peuples [3] .  »

Il faut revenir en arrière pour comprendre cet infléchissement vers l'unilatéralisme. Après l'effondrement de l'Union soviétique, les Etats-Unis avaient plusieurs grandes options stratégiques. En simplifiant, on peut les ramener à trois. Premièrement, privilégier la coopération et le multilatéralisme dans une optique de cogestion d'un système mondial en voie de multipolarisation et de pacification (entre les principaux Etats). Deuxièmement, adopter une politique classique d'équilibre des forces, comparable à celle de la Grande-Bretagne en Europe continentale au XIXe siècle. Troisièmement, pérenniser l'unipolarité par une « stratégie de primauté », comme le souhaitent M. Helms et ses amis. Les deux premières options admettent des possibilités combinatoires, comme l'a montré le dosage de coopération et de contrainte introduit depuis 1989 dans la gestion des relations bilatérales avec la Chine. Mais la grammaire de la force et de la contrainte a rendu exclusive la troisième option.

Multilatéralisme à la carte

Au département d'Etat, le directeur de la planification politique qualifie la politique étrangère de l'administration Bush de "multilatéralisme à la carte". Le Président et ses conseillers jugent que les traités sont un outil dépassé. Ils représentent un danger pour les Etats-Unis parce qu'ils limitent leur liberté souveraine. Le droit international se substitue aux normes nationales, et, si l'administration républicaine défend ardemment la mondialisation économique, elle est viscéralement hostile à tout ce qui restreint ses options politiques et militaires.

Au pouvoir depuis six mois à peine, M. George W. Bush et son équipe ont considérablement durci les rapports bilatéraux avec la Chine ; remis en cause le traité antibalistique ABM de 1972 par leur décision de développer un système antimissile (NMD) ; annoncé leur intention de militariser l'espace ; rejeté le protocole de Kyoto sur l'environnement ; sabordé le travail de l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) sur le contrôle des paradis fiscaux ; clairement laissé entendre que, dans le différend qui les oppose à l'Union européenne sur la fiscalité offshore des entreprises américaines, ils défieraient l'Organe de règlement des différends (ORD) de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'ils venaient à être sanctionnés. Et l'administration Bush tente actuellement de faire échec à la Cour pénale internationale (CPI) à laquelle avait finalement adhéré le président William Clinton.

Le "multilatéralisme à la carte" ressemble par conséquent étrangement à l'unilatéralisme.

Le projet de bouclier anti-missiles

Le projet de bouclier anti-missiles, fortement soutenu par le Pentagone, fut un des enjeux de la campagne électorale de l’année 2000. Les républicains y étaient résolument favorables, les démocrates étaient plus hésitants. Les missiles de croisière sont de fait devenus une arme essentielle de la guerre moderne et aucune grande puissance n'échappe à cette course aux performances des ADM nucléaires : États-Unis, Russie, France, Chine voire Pakistan et Inde, toutes les puissances nucléaires connues développent ces armes. Les stratèges s’interrogent aujourd'hui sur le respect par certains « Etats voyous » des principes de la dissuasion préventive et de l’utilisation éventuelle par ces Etats d’armements chimiques et bactériologiques. D’où la tentation pour les Américains de concevoir des parades à de telles menaces. Face à cette dissémination des ADM, qui sont autant d'épées suspendues sur les têtes, les Etats-Unis ambitionnent de développer un bouclier plus réaliste que le système anti-missiles envisagé par Ronald Reagan il y a une quinzaine d'années. Ils ont abandonné l'idée de placer le territoire américain sous une cloche spatiale, à l'abri des agressions.

Le propos est plus modeste. Il vise officiellement à se protéger contre une frappe limitée – provenant de ces États qui sont accusés de ne pas respecter les règles établies de la dissuasion – de manière à pouvoir arrêter, en 2010, quelques dizaines de têtes assaillantes au moyen d'un système organisé autour d'une douzaine de satellites de surveillance, d'une dizaine de radars et d'une centaine d'intercepteurs hypervéloces en Alaska. Le tout devrait requérir un investissement de quelque 60  milliards de dollars.

Dans le même temps, Washington a dénoncé le traité ABM, conclu avec les Russes en 1972, puis en 1974, qui limite les défenses antimissiles, et suggère de réduire sensiblement les arsenaux nucléaires actuels des grandes puissances. De sorte que la Russie, la Grande-Bretagne et la France seraient invitées à commencer à se joindre à ce désarmement partiel. Avec l'espoir, un peu angélique, d'entraîner sur cette voie d'autres pays détenteurs d'ADM.

C'est là que le bât blesse. Comme si un piège se refermait sur les Etats qui, à tort ou à raison, continuent de confier leur sécurité à la dissuasion. En effet, plus les arsenaux sont réduits à la portion congrue et plus l'efficacité du bouclier américain contre d'éventuelles frappes limitées, non saturantes, de missiles « rustiques » ou non joue le rôle d'une assurance-survie pour les Etats-Unis.

Ainsi, sous le prétexte, au départ, de neutraliser les capacités offensives de « rogue states » indisciplinés, le bouclier américain est susceptible, à terme, de s'en prendre aussi à celles de ces Etats, comme la Russie, la Chine ou les alliés européens, qui refusent de rentrer dans le rang.    Dès lors, que risque-t-il de se produire si George W.  Bush se ralliait à un tel objectif, malgré les difficultés techniques qui émailleront – et ont déjà marqué – le développement de ce programme ? Panacée ou nouveau désordre stratégique ? Point n'est besoin d'être grand clerc pour deviner que chaque pays, ami ou autre, s'estimera en droit de perfectionner son arsenal d'ADM au-delà de ce qui est prévu, pour mieux braver, déjouer ou contourner la panoplie américaine grâce à des missiles munis d'aides complexes à la pénétration ou à trajectoire aléatoire. On relancera la plus échevelée des courses à l'armement, une compétition désormais tous azimuts. Face au bouclier, l'épée n'a jamais dit son dernier mot.

Dans cette conception américaine de la défense, il apparaît donc que l’Europe n’a plus de place particulière : elle n’est qu’un partenaire parmi d’autres, ce que confirme la vision de l’Europe qu’a adopté la nouvelle administration américaine.

B. La relation avec l’Europe

Une Europe atlantique

À Varsovie, George W. Bush ne s’est pas embarrassé de précautions oratoires. Insensible, comme la plupart des Américains, à la distinction entre l’Union européenne et l’Alliance atlantique - toutes deux considérées comme des organisations internationales, la première subordonnée à la seconde - le président des Etats-Unis n ‘hésite pas à décréter que l’Europe doit s’étendre à tous les pays du continent eurasiatique situés à l’Ouest de la Fédération de Russie. L’OTAN doit assurer pleinement la sécurité de ce vaste ensemble et l’hôte de la Maison blanche n’envisage l’organisation européenne en la matière que strictement encadrée par l’Alliance sous direction américaine.

Le Quadriennal Defense Review, publiée le 30 septembre 2001, est très clair quant à la place de l'Europe et de la coopération transatlantique dans les perspectives américaines : l'Europe n'existe pas. Elle n'est pas mentionnée une seule fois au long des 71 pages comme un acteur défini. Le mot Europe n'est employé que comme définition géographique d'une zone de positionnement d'unités américaines ou dans l'expression « alliés européens », c'est-à-dire sous l'angle de l'OTAN, jamais sous l'angle de l'Union européenne. La notion de « Transatlantique » n'a non plus aucune place dans la QDR. Quant à la coopération, elle désigne suivant les cas des relations en cours avec la Russie (pour sa part deux fois mentionnée, seule parmi les grandes puissances à être dans ce cas), ou plus généralement la notion vague de " coopération de sécurité avec les alliés ", jamais les relations industrielles avec les pays de l'Union européenne, ni sur des programmes d'armement.

Ceux qui fondent des espoirs dans l'ouverture des marchés américains d'armement devraient lire ce document qui montre clairement que si la politique de la nouvelle administration américaine ne sera pas l'isolationnisme que certains avaient annoncé, elle aura peu à voir avec une " coopération fraternelle ".

Une Europe secondaire

Le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, souhaite que les priorités stratégiques portent désormais sur l'Asie, et non plus sur l'Europe et le Bassin méditerranéen. Il prône la mise en place de nouveaux instruments et de structures qui privilégieraient les armes à longue portée et réduiraient la dépendance à l'égard des bases à l'étranger.

Au moment des élections, les chancelleries européennes craignaient que les États-Unis n’abandonnent l’Europe. Le Wall Street Journal titrait sur “N’abandonnez pas les Balkans” alors que la conseillère à la Sécurité nationale, Condoleezza Rice, tenait la présence des troupes américaines dans les zones sensibles du monde pour inutile. “Le 82e régiment aéroporté ne doit pas servir à escorter les enfants vers l’école”, a dit Mme Rice.

L’Europe accusée

Dans le même temps, les alliés européens, auxquels on reprochait autrefois de ne pas faire assez pour leur propre défense, se virent soudain accusés de vouloir bâtir une "forteresse Europe" quand ils proposèrent un projet de défense commune qui risquait d'affaiblir l'influence et les privilèges américains sur leur continent.

Lors d’une rencontre à Bruxelles, au siège de l’OTAN en mai 2001, le discours des participants américains a été très clair sur les deux sujets qui ont dominé les débats : d’une part, ils ne veulent pas de la politique européenne de défense telle qu’elle a été réaffirmée au sommet de Nice, en décembre 2000 ; d’autre part, ils sont décidés à construire un système de défense antimissile quelle que soit la position de leurs alliés européens et a fortiori des Russes et des Chinois. La question n’est pas de savoir s’il sera mis en place mais quand et comment, a déclaré Jo Lieberman.

L’opposition à l’Identité européenne de sécurité et de défense (IESD) s’entoure des nécessaires précautions diplomatiques. Les arguments avancés ne diffèrent pas fondamentalement de ceux utilisés par l’administration précédente pour fixer des limites précises à l’entreprise des Quinze. Ils sont simplement affirmés avec plus de force et relayés par d’autres pays membres de l’OTAN extérieurs à l’Union européenne (UE). La Turquie, qui bloque l’accord sur les relations entre l’UE et l’OTAN, espère une soutien plus actif de la part de Washington. Mais elle n’est pas seule. Le ministre de la défense du Canada, Arthur Eggleton, a été très net : "Nous ne permettrons pas, a-t-il dit, que du matériel canadien et le personnel l’utilisant ne soient pas placés sous le contrôle du Conseil atlantique", autrement dit sous le contrôle de l’Union européenne en cas d’opération européenne faisant appel aux moyens de l’OTAN. Il a ajouté que les propositions des Quinze sur la concertation OTAN-UE "ne vont pas assez loin" et demandait que toute la planification stratégique reste l’apanage de l’organisation atlantique alors que l’UE cherche à se doter d’une telle capacité.

Cette controverse est significative de l’attitude de l’OTAN et en particulier des Etats-Unis. Ceux-ci ne voient rien à redire à un renforcement des moyens européens ; ils l’encouragent même en déplorant la baisse des dépenses militaires, mais ils tiennent à ce que cette politique européenne de défense ne sorte pas du cadre de l’Alliance atlantique et ils sont prêts à contrer toute velléité d’autonomie. " Nous soutenons les efforts des Européens qui investissent plus dans la défense afin de participer pleinement à l’OTAN", a déclaré Donald Rumsfeld, mais l’IESD "ne doit pas troubler le lien transatlantique ".

Les Etats-Unis risquent ainsi de passer de celui de défenseur bienvenu à celui d'intrus gênant. Washington ne comprend visiblement pas que sa puissance puisse se muer en une force déstabilisatrice.

L’Europe adversaire

En ce qui concerne les contentieux commerciaux enfin, ils demeurent importants et les querelles sont parfois violentes. Mais, le plus grand risque est celui d'une attitude unilatérale qui manifeste la force et crée un fait accompli qui rend plus difficile la recherche d'un compromis. A cet égard, il faut se féliciter de la mise en oeuvre des procédures au sein de l'OMC : le recours à des panels et, si nécessaire, à la Cour d'Appel. Tel est l'esprit du multilatéralisme qu'il faudra bâtir pierre après pierre.

Une certaine marge de manœuvre pour l’Europe, malgré tout

L’analyse de l’Institut pour la démocratie en Europe se fonde sur l’expérience de Valéry Giscard d'Estaing qui connaît personnellement la plupart des dirigeants de l’équipe actuelle et déclare [4]  : « Je connais leur position et ils connaissent la nôtre : ils savent que nous considérons que les problèmes fondamentaux de l'Union européenne doivent être traités par les Européens. Ils acceptent cette position. (…) Le gouvernement républicain reviendra à une politique moins interventionniste et directive. La diplomatie américaine des quatre dernières années a été très interventionniste, faisant peu cas du point de vue des autres. On l'a vu dans le déroulement des événements dans les Balkans, dans le processus de paix au Proche-Orient ou au Kosovo. L'attitude de la nouvelle administration cherchera davantage à tenir compte du point de vue exprimé par les partenaires ou les différents interlocuteurs des Etats-Unis. Il y a des problèmes dont on parle peu ici, qui sont pourtant les plus difficiles entre les Etats-Unis et l'Europe, ce sont les problèmes commerciaux. C'est là qu'en réalité se situent la plupart des difficultés entre les Etats-Unis et l'Europe. »

C’est à l’Europe de prendre son destin en main, malgré l’ambiguïté de la position américaine : il faut de la détermination aux Européens pour construire une entité politique forte, seule capable de résister aux Etats-Unis. Pour ce faire, il faut d’abord de la confiance.

C. L’Europe, une chance pour tous

1. Pourquoi l’Europe ?

Cette confiance doit se fonder sur des constats simples

La défense européenne

Pourquoi une défense européenne est-elle nécessaire, alors qu’il existe déjà, à travers l’OTAN, une structure dont le rôle est précisément d’assurer à l’Europe sécurité et liberté ? Les Etats-Unis s’inquiètent d’ailleurs de cette volonté, et ce, pour trois raisons : ils craignent le découplage avec l'Alliance atlantique, le double emploi, la discrimination.

Il n’y aura pourtant pas de découplage avec l'Alliance Atlantique. Il est facile de répondre qu'en accroissant les moyens qu'ils consacrent à la défense, les Européens contribuent à renforcer l'alliance. Mais, il n’y aura pas de double emploi non plus. La question est plus complexe, mais dès lors que les Européens veulent combler leur retard pour certains éléments du dispositif, ils répondent aussi à une sollicitation constante de leur partenaire américain. En effet, certains de ces moyens sont indispensables pour conduire, avec succès, une intervention : renseignement, communication, transports, couverture aérienne.

Pas de discrimination enfin (c'est surtout la revendication des pays européens non-membres de l'Union). Sur ce point, il ne doit pas y avoir d'ambiguïté. La décision d'intervenir incombe à l'Union Européenne. Si les pays en question veulent s'y associer, c'est leur droit et c'est une possibilité qui leur est ouverte. En d'autres termes, il ne s'agit pas de construire une autre organisation militaire, à côté de l'OTAN. Il s'agit, tout simplement, après concertation au sein de l'Alliance, que l'Union Européenne puisse mener une action à laquelle ses alliés, et en premier lieu les Etats-Unis, n'entendraient pas participer, tout en étant d'accord sur son principe.

Si la défense européenne, que le responsable du dossier au Conseil national de sécurité, Anthony Blinken, a « soutenue fermement et sans ambiguïté » dans sa dernière intervention publique, n'a pas bonne presse chez les conservateurs, Jeffrey Gedmin, du think tank républicain American Enterprise Institute (AEI), reconnaît les contradictions d'une position américaine « qui dit à la fois aux Européens qu'ils doivent faire plus tout en voulant rester le président du monde ». L’Europe doit savoir affronter les contradictions américaines.

L’Europe , une chance pour le monde

Elle doit prendre conscience qu’elle est un moyen de coopérer dans le monde sans se laisser écraser. Quand les Etats-Unis prennent parfois de mesures unilatérales comme c’est le cas pour la sidérurgie où ils accusent l’Europe de dumping alors qu’ils n’ont pas restructuré chez eux et souhaitent imposer de nouveaux droits de douane, l’Europe, par sa puissance, est déjà un élément de réponse. Elle permet un contrepoids.

De même, elle seule peut prendre en compte la nécessaire coopération avec les pays du Sud, du fait de son histoire et de ses traditions. Elle est également un partenaire naturel du processus de paix au Proche-Orient, qu’elle connaît bien et qui est proche d’elle, par la culture et ses populations.

Face à l’élargissement qui se dessine de plus en plus précisément, l’erreur principale consisterait à trop écouter les pays candidats qui, traumatisés par l’expérience soviétique et par les conditions qui l’ont rendue possible dans l’entre-deux guerres, ne font actuellement confiance qu’aux Etats-Unis en matière de sécurité. Les collaborateurs du président Bush en étaient d’ailleurs conscients en choisissant Varsovie pour son premier grand discours de politique étrangère en Europe.

2. Dépasser les craintes

Les inquiétudes américaines restent donc entières malgré les assurances réitérées des Européens. Les représentants des Quinze qui sont intervenus à Munich – à l’exception notable du ministre français de la défense, Alain Richard – ont tous minimisé la portée de l’IESD. Depuis Berlin en 1996 (où les Américains avaient accepté un pilier européen de l’OTAN), "nous n’avons rien fait d’autre que de changer les lettres UEO (Union de l’Europe occidentale) par UE"", a même dit le haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité commune, Javier Solana. L’IESD est "un complément de l’OTAN", pas une concurrente ni une alternative. "Le premier choix reste l’OTAN" (Joschka Fischer, ministre allemand des affaires étrangères). Elle fait "partie du concept stratégique de l’OTAN" (Gerhard Schröder). "Il n’y aura pas d’institutions, ni de structures de planification ou de commandement séparées" (Geoffrey Hoon, ministre britannique de la défense).

Alain Richard a évité d’employer, à propos de la politique européenne de défense, les mots qui fâchent, comme celui d’"indépendance" qui, à Nice, avait provoqué la colère des Britanniques. Mais il a expliqué de manière très pédagogique ce qui a été entrepris par les Quinze. L’Union européenne – qui "n’est pas un Etat mais est plus qu’une collection d’Etats dispersés" – veut se donner les moyens de jouer un rôle politique et se doter d’une capacité de gestion des crises. Elle enrichit ainsi "la gamme des outils dont dispose la communauté atlantique". Pour cela, elle a besoin d’"une capacité politiquement autonome à décider et à agir". Elle refuse toute duplication "inutile" avec l’OTAN mais elle doit avoir les moyens de prendre des décisions par elle-même en concertation avec ses alliés.

Ce faisant, Alain Richard n’a fait que rappeler ce que les Quinze ont décidé à Helsinki en 1999 et ce qu’ils ont réaffirmé à Nice. Pourquoi ne pas en parler franchement avec Washington et se comporter comme des adolescents pris en faute ?

Comme le rappelle Valéry Giscard d'Estaing, « Colin Powell, ancien chef des forces armées américaines, s'est déjà exprimé sur la question. Il ne voit pas d'objection à la constitution de la force d'intervention rapide européenne, à condition que celle-ci ne remette pas en cause le fonctionnement de l'Otan. C'est d'ailleurs le débat actuel. La position des Européens est de dire que la force en question ne remet pas en cause l'Otan. » [5]  

L’Europe est aujourd'hui une chance pour le monde : à elle de faire comprendre aux Etats-Unis qu’elle peut dans certains cas se substituer à eux. L’administration Bush, malgré son penchant pour l’unilatéralisme, peut être une chance pour l’Europe si elle laisse à notre continent et à l’Union européenne les moyens de se prendre en main, en refusant par exemple d’intervenir à tort et à travers.

 

III – L’après 11 septembre

A. Le 11 septembre, l’Europe et les Etats-Unis

1. « Pour une solidarité sans faille »

Voilà ce qu’écrivait [6] Valéry Giscard d'Estaing dans Le Monde du 22 septembre 2001.

« Il est arrivé dans le passé que les Etats-Unis et la France expérimentent certaines divergences dans le domaine de la politique étrangère. Dans d'autres circonstances (1796, 1917 et 1944), ils se sont joints dans des formes d'actions communes et étroitement liées. Cela devrait être le cas aujourd'hui. Les événements appellent une solidarité sans faille.

L'émotion ressentie par la population française concernant l'épreuve du peuple de New York et de Washington n'était pas superficielle. Elle a vécu les événements avec intensité et fut horrifiée par l'image de l'avion, rempli de passagers, virant sur l'aile pour s'écraser sur la tour. Elle a été touchée, au-delà de toute expression, par la ruée des pompiers et des jeunes secouristes d'urgence dans l'immeuble, dans une tentative de sauver des vies, au prix des leurs. Réellement, le peuple de New York a été magnifique !

Cette émotion doit être suivie par une solidarité politique face au défi qui est devant nous, une solidarité sans faille, ni querelles.

Certains points doivent être clarifiés. Pour être précis, nous n'entrons pas actuellement dans un état de guerre. Une guerre signifierait que nous sommes engagés à participer à un conflit entre armées régulières, ou à la confrontation entre deux groupes de nations. Adopter cette présentation serait jouer le jeu des terroristes, qui étaient mus par leur haine des Etats-Unis mais aussi par la volonté calculée d'augmenter le niveau et la dimension du conflit.

Le but de la future action devrait être ainsi défini : identification et destruction des réseaux terroristes, d'une manière qui rendra impossible le renouvellement de telles attaques, quelle que soit la technique utilisée. Cela veut dire que la logistique de ces réseaux devrait être éradiquée, en incluant les groupes et les structures qui leur fournissent protection, ressources, ou infrastructures d'entraînement. Cela conduira probablement à des opérations terrestres limitées, autour de territoires et d'endroits qui nécessitent d'être clairement identifiés, afin d'éviter les risques de dispersion et de dissimulation. L'utilisation de frappes aériennes ne semble pas suffisante pour atteindre cet objectif.

Cette destruction des réseaux terroristes ne doit pas être conçue et présentée comme une nouvelle croisade des pays industrialisés contre le monde musulman. Il se trouve que les Etats islamiques modérés souffrent des mêmes attaques haineuses. Souvenons-nous du destin du président Anouar el Sadate ! Pour cette raison, convoquer une réunion du G 8 pour évaluer la situation serait un non-sens absolu.

Une difficulté majeure surgira du fait que, pour détruire les réseaux terroristes, l'action devra se produire avant que le crime soit commis, contrairement à notre culture judiciaire. Ce problème n'existe pas dans le cas de l'attaque du 11 septembre, mais cette contradiction ne doit pas rendre impossible la suppression des autres réseaux, ni le démantèlement des préparatifs de nouvelles attaques. Pour cela, certains amendements législatifs seront probablement nécessaires.

Les Etats-Unis doivent-ils agir seuls, ou conjointement avec leurs alliés ? Une action conjointe est clairement préférable, et c'est pourquoi l'article 5 du traité de l'OTAN a été invoqué. Une action conjointe suppose une certaine forme de concertation, ou, tout au moins, d'information. Dans le cas présent, la nature de l'opération, qui présuppose un intense travail des services de renseignements et une totale surprise, rend pratiquement impossible la forme classique de consultation. Cela signifie que la concertation devrait être concentrée au sein du plus haut niveau des dirigeants des pays qui prendront part à l'action.

Ils doivent évaluer ensemble, avec le plus grand soin, les réactions politiques qui seront entraînées par leur action, tant immédiatement que dans le long terme, et rechercher les moyens de gagner le soutien, ou l'assentiment, des Etats islamiques modérés. Ils doivent également tenter d'éliminer les tensions actuelles, qui fournissent un sol fertile au développement du terrorisme, et s'attaquer au problème le plus difficile qui est, pour les Etats-Unis, de passer d'une situation de facto de pouvoir dominant, qui augmente les antagonismes et excite l'envie, à une position d'acceptation mutuelle et de recherche de consensus.

Ils doivent garder à l'esprit le fait que les actions à venir doivent respecter nos valeurs communes de responsabilité et de recherche de la justice. Ces valeurs sont notre héritage et ne doivent pas nous donner un motif de controverse.

Il pourrait y avoir des circonstances qui appelleraient à la discussion entre nous, et même certaines différences d'évaluation. Mais les temps sont là maintenant pour la solidarité et l'action jointe.

Lorsque les moyens les plus horribles sont utilisés pour détruire les gens et fracasser le monde dans lequel ils vivent, quand l'Amérique est frappée dans sa chair et dans son sang, nous devons démontrer une solidarité forte, déterminée et effective, pour frapper les organisateurs et les inspirateurs, et prévenir le retour de telles agressions. C'est le temps de la solidarité sans faille. »

L’Europe incarne les valeurs démocratiques et culturelles qui sont le fruit de sa diversité, et sa politique étrangère n'est pas, comme celle de l'Amérique, la résultante d'une puissance brute, qu'elle soit militaire ou économique. C'est ce besoin d'une approche différente des relations internationales que les membres de la troïka ont pu mesurer à chacune de leurs étapes. A Washington, ils ont, d'autre part, constaté que, dans la crise actuelle, la " ligne Powell", réputée modérée et multilatéraliste, pour tout dire " européenne", semble l'emporter. L'heure diplomatique de l'Europe est-elle donc venue ?

2. Pourquoi les Etats-Unis ont besoin de l’Europe

Inversement, pourrait-on dire, l’Europe et les Européens doivent prendre conscience du besoin que les Américains ont de partenaires et d’alliées organisés et efficaces.

Ainsi, la réserve fédérale ne peut pas travailler sans la Banque centrale européenne. La baisse des taux d’intérêts devrait être conjointe et l’idée de réinjecter des liquidités dans l’économie devrait être mise en œuvre conjointement par les deux banques centrales.

Après le 11 septembre, l’Europe qui n’avait pas d’adresse, a pu jouer un rôle : la Banque centrale européenne a communiqué avec la réserve fédérale pour injecter des liquidités et éviter que les marchés boursiers ne s’effondrent. C’est un résultat de l’euro qu’il faut d’autant plus mesurer qu’il est difficile d’imaginer ce qui ce serait passé sans la Banque centrale européenne : plusieurs monnaies auraient plongé, le mark aurait servi de valeur refuge et il y aurait eu un choc économique violent à l’intérieur de l’Europe. C’est le contraire qui s’est finalement produit, grâce au partenariat entre l’Union européenne et les Etats-Unis qui a permis d’amoindrir la crise économique et boursière.

B. Penser une autre relation

1. Les Etats-Unis après le 11 septembre

Dans la gestion de la crise, Bush, qui avait été élu sur des thèmes intérieurs, a été obligé de s’occuper de politique extérieure pour se rendre compte aujourd'hui que le monde est dangereux et qu’ils ne peuvent pas l’ignorer. Ils ont besoin d’alliés sûrs.

Les Etats-Unis s'orientent en réalité vers une nouvelle forme d'unilatéralisme, un unilatéralisme pragmatique, utilitaire, à la carte. Par cet unilatéralisme, ils agissent seuls lorsqu'ils pensent que leur efficacité s'en trouvera accrue - c'est le cas pour les opérations militaires en Afghanistan –, mais n'hésitent pas à faire appel à leurs partenaires en fonction de leurs talents ou de leur influence : c'est ce qui se passe pour l'action diplomatique, les tâches de maintien de la paix et la coopération policière, maillon crucial de la lutte contre le terrorisme.

L’Europe doit profiter de cette évolution en offrant aux États-Unis, par la force de son unité, d’autres possibilités d’alliances, tout en ayant à l’esprit que les Etats-Unis de G.W. Bush n’ont pas vocation à d'intervenir directement dans les situations de politique internationale qui concernent les alliés des Etats-Unis, notamment en Europe. Si l'on pense en effet que l'Europe doit progressivement s'assumer davantage et réserver à ses propres délibérations le choix de son mode d'organisation et des modalités de son élargissement, il faut se féliciter de cette attitude américaine. Ainsi, si l'on veut que l'Union européenne parvienne à prendre effectivement en charge les problèmes de sécurité interne du continent européen, dans le cadre de sa future politique de sécurité commune, un désengagement progressif des forces terrestres américaines constituerait non pas un obstacle, mais une puissante incitation à la mise en place de la politique de défense commune de l'Europe.

La politique américaine, telle qu’elle est menée par George W. Bush, loin d'être contraire à nos intérêts, serait compatible, et sans doute même davantage compatible, avec la prise en main de leur propre sort par les pays appelés à former et organiser l'Union européenne, ce qui représente la tâche prioritaire de notre continent.

Le 11 septembre, dans ce contexte, doit nous permettre de progresser en tirant les leçons des erreurs qui n’ont pas manqué d’être commises.

2. Penser une défense européenne partenaire des Etats-Unis

L’Europe pourra s’affirmer comme un allié-partenaire des Etats-Unis si elle est capable de rééquilibrer l’Alliance. Il faut donc une augmentation des capacités européennes, seules capables de permettre un renforcement de ses capacités. C’est donc la montée en puissance qui constitue le gage d’un tel rééquilibrage euro-américain dans le domaine stratégique et donc le meilleur espoir de conserver une relation transatlantique forte.

Or, en matière de défense européenne, beaucoup a été fait depuis la déclaration de Saint-Malo en 1998. Pour des raisons politiques d’abord : la volonté européenne de donner à l’Union une compétence en matière de défense n’est pas un simple jeu d’écritures. Si l’UEO a bien disparu, elle est en passe d’être remplacée, grâce aux Britanniques et aux Français. La Défense s’appuie sur des institutions politico-militaires propres à fonctionner de manière adéquate. La nouveauté réside dans l’engagement pris par les Quinze en termes de capacités de défense. L’objectif global est à la fois suffisamment ambitieux pour ouvrir la perspective à brève échéance d’un rôle militaire significatif de l’Union dans les scénarios envisagés au titre des missions de Petersberg (humanitaire, maintien et rétablissement de la paix, gestion de la crise) qui sont incluses dans un nouvel article 17 du traité sur l'Union européenne mais également assez réaliste pour que sa mise en œuvre ne relève pas du vœu pieux. Il faut une légitimité politique et une crédibilité militaire

Des aspects stratégiques enfin expliquent cette évolution puisque les acteurs européens de la défense sont entrés dans une logique de convergence sous l’effet d’une triple normalisation : normalisation des Britanniques à l’égard de l’idée même d’une défense européenne, normalisation des Français à l’égard de l’OTAN (il n’y a pratiquement plus d’obstacles à une participation de la France aux opérations de l’OTAN), normalisation des Allemands avec eux-mêmes. La crise du Kosovo a confirmé voire accéléré cette évolution : la frustration devant l’infériorité stratégique des Européens rendue patente par la crise a conduit à la révolution copernicienne des Britanniques, l’opération a confirmé la banalité d’une intégration pure et simple des forces françaises dans le dispositif opérationnel allié, la crise a démontré la maturité de l’opinion publique et de la classe politique allemande vis-à-vis de l’emploi de la force. Le Kosovo a montré à l’Europe sa spécificité : la disponibilité à intervenir au nom des droits de l’homme.

Il faut que les Européens continuent à avancer et à perfectionner leur organisation, que les Américains choisissent plutôt le dévolutionnisme que l’hégémonisme et que les uns et les autres trouvent un compromis raisonnable sur la question de l’articulation politique, militaire et stratégique entre l’Union européenne et l’Alliance.

3. Les leçons du 11 septembre pour l’Europe

Les Quinze, réagissant avec une rare diligence, étaient présents sur le terrain dix jours après les attentats contre l'Amérique pour délivrer un message de concorde entre les mondes occidental et musulman, lequel n'a été brouillé que temporairement par Silvio Berlusconi. Si les personnalités de Louis Michel, ministre belge des affaires étrangères, Javier Solona, haut représentant de l’Union pour Politique étrangère de sécurité commune et Chris Patten, commissaire européen chargé des relations extérieures sont très différentes, le résultat de cette troïka a pas été ambigu car si le message délivré au monde musulman est bien passé, le spectacle de Louis Michel et de Colin Powell prenant la parole au département d'Etat, alors que Javier Solana et Chris Patten restaient silencieux et comme embarrassés sur un côté de l'estrade, était à lui seul symptomatique de cette difficulté des Européens à exister collectivement sur la scène internationale. Le chef du trio est naturellement le ministre des affaires étrangères du pays qui assume la présidence de l'Union, mais comme la fréquence de ce tourniquet est semestriel, cela signifie que son autorité ne s'affirme, au mieux, que pendant quatre mois. Comment, dans de telles conditions, les chefs d'Etat et de gouvernement du Pakistan, d'Iran, d'Arabie saoudite, d'Egypte et de Syrie pourraient-ils accorder à leurs hôtes un crédit politique en rapport avec le poids économique de l'Union européenne ? D'autant qu'en se succédant en ordre dispersé dans la région, les ministres des affaires étrangères des Quinze défendent souvent davantage leurs priorités nationales que celles de l'Union dans son ensemble.

Une clarification serait donc la bienvenue. Elle suppose de conférer au poste de haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité un statut et des moyens, c'est-à-dire une autorité, en rapport avec les ambitions extérieures de l'Union.

Pour qui aurait voulu évaluer sur le plan économique la capacité de réaction de l'Europe face à une crise imprévue, les événements du 11 septembre ont donné, au miroir de la réaction américaine, matière à perplexité. Aux Etats-Unis, sans guère prendre de précautions institutionnelles, l'administration a immédiatement indemnisé les industries touchées par l'attentat (assurance, tourisme, aviation), négocié avec l'industrie pharmaceutique une dérogation au respect de la propriété intellectuelle pour l'usage du Cipro, le médicament contre l'anthrax ; et engrangé, au passage, une baisse additionnelle de ses taux d'intérêt. Rien ne semble avoir été négligé pour sortir au plus vite de la crise.

L'Europe est apparue, à l'inverse, comme un géant empêtré dans ses règles et ses procédures : des négociations délicates avec la Commission ont dû être engagées par les Etats européens pour obtenir l'autorisation de subventionner les secteurs frappés par la crise, la réponse budgétaire a été corsetée par le pacte de stabilité, la Banque centrale, enfin, agréant une baisse des taux, mais en retard, et à la condition que cessent les pressions dirigées contre elle. Du coup, certains observateurs se demandent si l'Europe ne sera pas touchée plus durement que les Etats-Unis par les conséquences du 11 septembre, jugement qui expliquerait pourquoi l'euro, qui remontait avant le 11 septembre, s'est par la suite déprécié.

Comme pour jeter des bûches sur le feu, la Commission européenne publiait, quelques heures après la prise de Kaboul, un rapport sur l'intégration des Etats candidats à l'adhésion, où elle préconisait un "big bang" qui fasse entrer, dès 2005, dix Etats membres nouveaux. A l'heure où l'Europe des Quinze témoigne d'une faible capacité de réaction, on peut s'interroger sur ce que ferait une Europe à vingt-cinq. C'est peu dire, en effet, qu'elle risque de s'éloigner d'un modèle de décision rapide. Comme l’a montrée une récente étude du Centre for Economic Policy Research [7] (intitulée "Nice Try : Should the Treaty of Nice Be Ratified?"), au temps de l'Europe des Six, une décision avait une chance sur cinq d'être adoptée, avec l'Europe des Quinze, 8% et avec l’Europe à 27, 2,5 %, soit une perte d’efficacité d’un rapport de 1 à 10.

 

Conclusion

 

La crise du 11 septembre et les rapports attenants avec les Etats-Unis incitent à réfléchir à la nécessité d’une Europe structurée avec un noyau dur européen qui jouerait un rôle plus important.

L’Europe est aujourd'hui très forte dans plusieurs domaines : la politique commerciale, la politique de la concurrence, la Commission, la Banque centrale européenne sont des respectées et puissantes, même si la dernière est parfois critiquée (plus sur sa communication d’ailleurs que sur le fond de son action).

Ses rapports avec les Etats-Unis, partenaires souvent encombrants parce que très puissants et jaloux de ses prérogatives, ne sont potentiellement pas mauvais : l’Amérique de George W. Bush n’est pas un obstacle à l’intégration européenne, elle peut même être un partenaire.

La difficulté réside finalement moins dans cet allié sur-puissant que dans les hésitations de l’Europe elle-même. Daniel Cohen [8] pose avec acuité et beaucoup de pertinence le problème : « Comment comprendre ce paradoxe européen, qui voit cohabiter des institutions puissantes et des politiques faibles ? La réponse est bien connue. L'Europe produit des lois, mais elle n'a pas d'exécutif. Elle peut s'entendre sur des règles. Elle ne sait pas produire des exceptions à celles-ci. (…)En Europe, les institutions chargées d'appliquer la règle commune (la BCE, la Commission…) se représentent les Etats européens qui s'adressent à eux comme des lobbies auxquels il leur faut résister. Chaque décision nouvelle doit passer au tamis d'une approbation de type législatif, qui est d'une autre nature. Le problème est moins de savoir si ce doit être la Commission ou un conseil ad hoc issu du Conseil européen qui formera la tête d'un exécutif européen. Il est de séparer, comme en toute démocratie, le pouvoir législatif, dont le travail est long par nature parce qu'il vise la règle générale, du pouvoir exécutif, qui doit pouvoir, à la marge, s'en abstraire. »

L’Europe pourra ainsi, lentement mais sûrement, instaurer une relation plus égale avec les États-Unis et devenir la puissance politique que son poids économique exige.



[1] H.W. Brands, What America Owes the World : The Struggle for the Soul of Foreign, New York, 1998.

[2] Colloque organisé par le Conseil économique de la défense, Paris, 7 décembre 2001.

[3] Jesse Helms, « Entering the Pacific Century », Heritage Foundation, Washington, DC, 1996.

[4] Valéry Giscard d'Estaing, Paris Match, 25 janvier 2001.

[5] Paris-Match, ibid.

[6] Copyright : Le Monde

[7] Citée par Le Monde du 25-26 novembre 2001.

[8] Daniel Cohen, Le Monde, 6 décembre 2001.