Zoltán Lackner: Les partis politiques hongrois et l’Union Européenne

 

Au commencement était l’accord. Ce commencement aura duré, en tout, de 1989 à l’automne 2002. Les partis politiques importants se sont engagés pour l’Union Européenne, dès le commencement. La Ligue des démocrates libres (SZDSZ) et le Forum des démocrates hongrois (MDF) ont fixé pour objectif l’adhésion. Le programme électoral du Parti Socialiste hongrois (MSZP) parle comme une évidence, dès 1990, de sa réalisation future. Le parti pris de la Ligue de jeunes démocrates (FIDESZ) est le même. L’accord était tel que ce sujet n’a guère joué de rôle dans les campagne électorales, ni en 1990, ni en 1994, ni en 1998, ni même en 2002. En effet, il n’y avait aucune différence entre les points de vue. Tous, comme un seul homme, voyaient dans l’adhésion le seul chemin à suivre.

            Le premier conflit s’est produit au moment où Bruxelles a rendu publique sa conception des paiements directs agricoles selon laquelle les nouveaux membres ne bénéficieraient que de 25% de la subvention des anciens Etats membres. Le MSZP mena alors une attaque véhémente contre le gouvernement FIDESZ sur ce point d’autant plus sensible pour lui qu’il s’était présenté comme l’un des grands partis de la Hongrie agricole et le défenseur par excellence des intérêts nationaux. Le MSZP n’a critiqué alors ni l’adhésion, ni même l’UE, mais seulement le gouvernement FIDESZ, jugé trop mou pendant les négociations.

            L’UE était 1. un objectif (quelque peu abstrait) à atteindre 2. un repère 3. des normes auxquelles l’élite politique se référait, pour feindre que telle ou telle restriction était commandée par l’UE et non par elle. Ces trois facteurs ne se sont pas traduits dans la réalité concrète et en sont restés au stade de la généralité. Une représentation et une appréciation claires des conséquences de l’adhésion manquaient cruellement. Les stratégies d’adhésion et d’après l’adhésion n’ont pas été élaborées pendant toute la décennie. Si bien qu’une saine émulation autour des stratégies d’adhésion a été totalement absente de la vie politique hongroise.

            Une certaine méfiance mutuelle entre les partis prévalait, par-delà la rhétorique européiste. Un sondage mené au Parlement en 1996, a montré que les députés gouvernementaux, comme ceux de l’opposition, jugeaient l’adhésion importante, mais étaient persuadés que seul leur camp politique représentait vraiment cette opinion, dont le camp adverse n’aurait pas du tout été partisan.

            Selon un autre sondage, une majorité relative émettait un avis favorable sur les fonctions de l’UE, peu une opinion critique ; un tiers était indifférent, et un quart disait ignorant entre 1991 et 1993.

            La majorité des Hongrois auraient ratifié l’adhésion en 1996, même si certaines couches sociales, parmi lesquelles la société « rurale », avaient déjà formulé leur crainte sur les effets de l’adhésion. En général, le niveau de connaissance sur l’UE n’était pas élevé. Les électeurs du gouvernement étaient, et sont toujours, des partisans plus engagés que ceux de l’opposition. Ce qui signifie que l’appartenance à tel ou tel parti politique est plus forte que l’engagement pour l’UE.

           

Viktor Orbán a déclaré en septembre 2002 que l’on peut faire l’adhésion « ou mal, ou bien ». Il a posé des conditions au gouvernement socialiste pour que la FIDESZ vote en faveur des amendements constitutionnels nécessaires en vue de l’adhésion. Mais cette menace s’est avérée un bluff dont M. Orbán avait besoin dans une période politique défensive. La FIDESZ a fini par tout voter bien que ses conditions n’aient pas été réalisées par le gouvernement. Orbán a affirmé après le conseil de Copenhague que le gouvernement socialiste avait fait preuve de mollesse, s’était montré incapable de lutter jusqu’au bout comme l’avaient fait les Tchèques et les Polonais. Le gouvernement a violemment répliqué, et mis en doute la sincérité de l’engagement d’Orbán pour l’UE, suggérant que le retour de la FIDESZ au pouvoir pourrait s’avérer dangereux. 

Le MDF, voulant se détacher de la FIDESZ avec qui il avait précédemment gouverné, a profité du débat autour des conditions d’adhésion pour manifester son indépendance.

Orbán a signalé le premier un fait important : devenir Etat membre signifie s’engager dans une concurrence quotidienne des intérêts. Pour tenir bon, il faut disposer d’une stratégie. Cela n’avait jamais été un thème politique auparavant. Ni d’ailleurs que l’adhésion affecterait différemment les différentes couches sociales.

La voie était ouverte pour que le débat sur les stratégies puisse démarrer. Mais M. Orbán y a ajouté un mot d’ordre : « Méfiance ! ». Péché véniel sans doute : les eurosceptiques anglais, les euroréalistes scandinaves, les souverainistes français font partie de la gamme politique, sans être pour autant des extrémistes. Mais les dépositaires des critiques de l’UE avaient toujours été des groupes extrémistes en Hongrie, dont le MIÉP (Parti de la Vérité et de la Vie hongroises). Ne pas s’en rendre compte serait irrationnel. Les détracteurs de M. Orbán lui reprochent d’avoir perdu toute fiabilité, de s’être montré irresponsable, à force d’être prêt à tout pour reprendre le pouvoir. Si ce message passe, la politique basée sur la méfiance et la peur en sortira, une fois de plus, renforcée.

Le gouvernement socialiste, après le conseil de Copenhague, a parlé de succès et affirmé que l’heure de la fête était arrivée, assimilant les esprits critiques à des esprits chagrins. Il n’a pas répondu aux critiques d’Orbán. Il n’a pas voulu voir de différence entre des critiques légitimes et des opinions extrémistes. Par conséquent, le gouvernement n’a pas mené une campagne politique, mais purement informative avant le référendum d’adhésion, supposant qu’une connaissance plus approfondie renforcerait, à elle seule, la cause de l’adhésion.

Il est vain de reprocher aux partis de vouloir à tout prix attirer l’attention sur leur compétition pour le pouvoir. Mais il est inquiétant que l’hostilité réciproque aie plus d’influence sur les électeurs que les vrais problèmes.

Ce sont ces émotions hystériques, tirant leur origine dans la méfiance croissante entre les partis politiques, qui ont finalement joué le premier rôle dans le débat parlementaire sur la loi concernant les députés hongrois au Parlement Européen[1].

 

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Gábor Gyáni : Conscience nationale, éthique européenne

  

Intérêt national, identité nationale et globalisme européen se sont retrouvés plus d’une fois face à face dans le processus de l’intégration européenne qui semble en accélération constante. Pourtant, leur confrontation est un phénomène nouveau, nullement enraciné dans une tradition historique de longue date. De fait, la divergence de l’européisme et de la conscience nationale, mise en relief par les eurosceptiques, est un événement propre au vingtième siècle et, plus encore, le résultat du post-communisme de la fin du siècle.

A bien des égards, la nation n’est qu’un produit artificiel du nationalisme, en particulier en Europe centrale et orientale. L’identité nationale est une forme résolument moderne de lien social, mise au point assez tard, pendant le XIXe siècle, résultat d’une homogénéisation impulsée par les nationalismes. Elle a eu un rôle majeur dans l’intégration de la société moderne, composée d’individus égaux en droit. Modernisme et naissance de la nation n’entraient pas, à l’époque, en contradiction.

Pendant les quatre décennies qui ont précédé 1989, la notion d’« Europe », en Hongrie, a été identifiée à un capitalisme inhumain et à un impérialisme sans pitié. Perspective qui s’est totalement renversée par la suite. Quelque euphorie européenne a-t-elle pris, tout d’un coup, la relève ? Loin de là. Des nationalismes virulents sont nés des ruines de l’empire soviétique. Ce moment est révolu, mais il a laissé des séquelles. Par exemple, en Hongrie les gouvernements ont exploité la rhétorique nationaliste au moment même des préparatifs pour l’adhésion. Les discours et les faits étaient dans une contradiction totale. L’UE approchant prenait quelquefois l’image inquiétante de l’éternel conquérant, le successeur de l’occupation soviétique voire de la présence nazie. Si irrationnel qu’ait pu être ce fantasme, il n’en a pas moins imprégné la culture politique et influencé le comportement des responsables politiques et du public. Il faut voir là sans doute l’une des sources de l’apathie ambiante et de la faible participation au référendum et aux autres élections européennes.

Il existe une conception abstraite de la nation hongroise, une « communauté imaginaire » magyare, intégrant, aux Hongrois de Hongrie, déjà membres de l’Union, les Hongrois habitant les pays limitrophes (Roumanie, Slovaquie, Ukraine…). Cette vision désuète, héritée du XIXe siècle, souvent présentée comme une exigence sociale, traverse la vie politique hongroise depuis le traité de Trianon. L’harmonisation des valeurs européennes et hongroises semble échouer sur cette conception d’une division territoriale de l’ethnie hongroise. Cette idée de la nation joue toujours un rôle décisif dans la vie politique, spirituelle et quotidienne en Hongrie, entravant les progrès de l’identité et de la conscience européennes.

Or la nation en tant que communauté liée à l’Etat se dissout plus vite et plus facilement que la nation en tant que « communauté imaginaire », crée par le nationalisme du dix-neuvième siècle, qui aura été bien plus qu’une doctrine ou un style politique. En effet, il a constitué une force culturelle intégrant, en un système complexe, différents niveaux de représentation comme la langue, l’imagerie nationale, l’idéologie et autres vecteurs de l’appartenance identitaire. C’est pourquoi la nation survivra sans doute plus longtemps comme communauté culturelle que politique.

L’Europe comme communauté à laquelle on peut s’identifier culturellement, n’existe encore qu’à l’état embryonnaire. Toutes les nations européennes peuvent y apporter leur part. Les Hongrois sont obligés de donner une nouvelle interprétation à la notion de la nation et du national, mais la question demeure de savoir s’ils y sont prêts.

 

(articles tirés de Elet és Irodalom – Vie et Littérature – grande revue littéraire de Budapest. Traduction G. Métayer)

 



[1] Il s’agissait de savoir si les Hongrois de l’étranger (non les minorités magyares des pays limitrophes) pouvaient avoir le droit de vote.