Valéry Giscard d’Estaing, Les Echos, 31 mars 2006

 

LES DROITS DE VOTE DE LA FRANCE

DANS L’UNION EUROPEENNE

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Comment sont prises les principales décisions dans l’Union Européenne, et de quels moyens disposent les citoyens pour les influencer ? Ce sont des questions que beaucoup de personnes se posent, et sur lesquelles il est utile, je crois, d’apporter davantage de clarté, car l’obscurité des procédures engendre une méfiance sur la possibilité pour les citoyens de faire entendre leur point de vue.

 

Des trois grandes institutions européennes qui sont, le Parlement, la Commission et le Conseil, c’est le Conseil auquel le Traité de Rome attribue « le pouvoir de décision ». L’opinion pense plutôt que ce pouvoir appartient à la Commission, parce que celle-ci exerce une activité continue, et dispose d’une image médiatique plus affirmée, mais ce jugement est inexact. Le pouvoir de la Commission consiste, en réalité, en un droit d’initiative, qui lui permet de proposer des directives et des règlements sur les sujets d’intérêt européen, et en une responsabilité de gestion pour les politiques prévues par les traités, ou décidées par le Conseil.

 

La Commission est donc un organe d’esprit européen, qui n’a pas vocation à représenter le point de vue des Etats membres. Ceux-ci siègent au Conseil, et c’est lui, le Conseil, qui dispose du pouvoir de décision final.

 

L’exercice de ce pouvoir de décision est partagé avec le Parlement européen, selon les règles de la co-décision. Mais aucune décision ne peut être prise contre la volonté du Conseil. A titre d’exemple, la fameuse directive sur la libéralisation des services ne pourrait pas être adoptée sans l’accord du Conseil.

 

Ce Conseil est formé par les représentants de chacun des Etats membres. La France dispose donc d’un siège au Conseil, occupé par le Ministre des Affaires Etrangères. C’est lui qui exerce le droit de vote de la France.

 

Comment le Conseil prend-il ses décisions ? Sur certains sujets, la décision doit être prise à l’unanimité : il suffit qu’un seul pays exprime son désaccord, pour que la décision ne puisse pas être adoptée. Dans l’Europe à 25, il existe désormais 25 droits de veto, ce qui explique pourquoi les décisions sont si difficiles à prendre ! C’est pour remédier à cette paralysie que le projet de Constitution propose de réduire le nombre des décisions prises à l’unanimité.

 

Lorsque la règle de l’unanimité ne s’applique pas, ce qui est le cas pour la directive sur la libéralisation des services, le Conseil a recours à un vote, qui permet de se prononcer pour ou contre la proposition. Chaque Etat membre dispose d’un certain nombre de voix, qui lui sont attribués dans un barème, fixé par les Traités. C’est, en particulier, le cas de la France. Dans le Traité de Nice, actuellement en vigueur, la France est désavantagée : ce Traité lui attribue 29 voix, sur un total de 321 pour l’ensemble de l’Union européenne, ce qui représente 9 % des droits de vote. Or la population de la France s’élève à 13,5 % de la population européenne ! Les citoyens français se trouvent ainsi sous-représentés : un calcul simple montre qu’un tiers des citoyens français est aujourd’hui privé de son droit de vote dans les décisions du Conseil européen. La situation de l’Allemagne est encore plus défavorable, puisqu’avec près de 18 % de la population de l’Union européenne, elle ne dispose que de 9 % des droits de vote.

 

C’est pour remédier à cette injustice criante que le projet de Constitution propose une nouvelle règle : désormais les droits de vote d’un Etat ne seraient plus fixés par un barème, mais seraient proportionnels à sa population. Autrement dit, tous les citoyens d’Europe pèseraient d’un même poids sur les décisions du Conseil. Ce serait une grande avancée démocratique, et la correction de l’injustice dont souffre aujourd’hui la France. Si l’on prend le cas du couple franco-allemand, dont les droits de vote représentent à l’heure actuelle 18 % du total de l’Union européenne, ils passeraient, selon la nouvelle règle à 31,5 % de cet ensemble ! Cela n’assurerait pas au couple franco-allemand un droit de vote exorbitant, mais cela mettrait son vote en conformité avec son poids réel dans la population de l’Union.

 

En refusant d’approuver le Traité Constitutionnel, les Français se sont privés d’une mesure qui leur permettait de peser d’un poids plus grand dans la prise des décisions européennes. Ils se sont tirés une balle dans le pied, sans doute sans en être pleinement informés, en écartant une proposition qui leur était favorable.

 

Je souhaite que nos concitoyens puissent en prendre conscience, et peut-être même, un jour, approuver une mesure qui vise simplement à les rétablir dans leurs justes droits.

 

 

V. Giscard d’Estaing