L’enthousiasme modéré de l’opinion publique
balte à l’égard de l’Union européenne.
Si l’entrée dans l’Union européenne, le 1er mai 2004, a été perçue sans euphorie particulière ni hostilité marquée dans l’opinion publique des dix nouveaux Etats-membres, une exception doit être faite dans le cas des républiques baltes dont les populations apparaissent plus réservées qu’ailleurs.
En effet, parmi les huit nouveaux Etats-membres issus de l’ex-Bloc Communiste, les pays baltes - Estonie, Lettonie, Lituanie - forment un ensemble sinon monolithique, du moins homogène, qui s’illustre par une opinion globalement eurosceptique, avant comme après l’adhésion. Le cas de l’Estonie en dit long : en juin 2003, quelques mois avant le référendum sur l’adhésion de ce pays à l’Union européenne, un sondage indiquait que moins de 50% de la population y était favorable – une statistique contrastant fortement avec la moyenne de 69% d’opinions favorables à l’adhésion alors recensée dans les autres pays candidats. En Estonie, le « oui » à l’adhésion ne d’ailleurs l’a emporté que grâce à la mobilisation massive du gouvernement qui avait jusque-là refusé de prendre position officiellement[1].
Fait notable, ce scepticisme perceptible dans les opinions publiques baltes n’a pas disparu avec l’adhésion elle-même (à l’exception de la population lituanienne, comparativement plus pro-européenne que ses voisines). Les sondages menés dans le cadre de l’eurobaromètre 2005 permettent en effet d’isoler, parmi les nouveaux venus, le groupe des pays baltes comme celui qui se positionne le moins favorablement vis-à-vis de l’Union européenne. Ainsi les Lituaniens sont-ils 49% à en avoir une image positive, derrière les Slovènes (57%) et les Polonais (51%). Quant aux Lettons et aux Estoniens, avec respectivement 40 et 38 % d’opinion favorables, ils se placent dans le wagon de queue des nouveaux entrants, derrière la Slovaquie (46%), la République Tchèque et la Hongrie (43%).
Pour marqué qu’il soit, l’euroscepticisme des opinions baltes ne fait donc pas figure d’exception parmi les nouveaux Etats-membres, et peut par conséquent être mis en perspective avec celui des autres nouveaux entrants.
Les
désillusions de l’adhésion : une ardeur pro-européenne qui s’estompe au
fur et à mesure que l’échéance approche.
A l’instar des autres pays issus du Bloc Communiste, l’engagement des négociations pour l’adhésion à l’Union européenne a suscité une grande euphorie dans les pays baltes au début des années 90. L’opinion publique réagissait d’une façon émotionnelle à ce symbole, heureuse de quitter la tutelle soviétique pour retrouver enfin l’Europe, ce monde occidental duquel les événements historiques l’avait injustement soustraite. La future appartenance à l’Union européenne était perçue d’une part comme une barrière de sécurité à l’encontre de la puissante Russie ; d’autre part, comme la voie royale vers la sécurité politique et économique.
Au milieu des années 90, cette vision idéalisée de l’Union européenne comme solution à tous les problèmes (politiques, économiques, sécuritaires) s’est estompée devant les contraintes liées à la reprise de l’acquis communautaire[2]. Comme les autres pays d’Europe centrale et orientale, les pays baltes se sont engagés sur la voie longue et difficile des réformes. Une étude menée par l’institut Gallup en 2004[3] indique que les opinions publiques se sont alors montrées plus ou moins tolérantes à l’égard de ces sacrifices selon que la Commission européenne donnait ou non des signes encourageants à la perspective de faire partie de la « première vague » d’adhésion – ainsi la Lettonie n’a-t-elle été invitée à participer aux négociations qu’en 1999, soit deux ans après ses voisines baltes. Les sentiments pro ou anti européens ont donc suivi de près le calendrier des négociations, les europhiles reprenant l’avantage lorsque les pays baltes paraissaient près du but.
A partir de 2001, tandis que l’adhésion était en voie de devenir une réalité, les clivages des opinions publiques entre les trois pays baltes se sont faits plus importants : les Lituaniens se sont démarqués comme les plus pro-européens du trio tandis que les Estoniens et Lettoniens demeuraient plus circonspects, voire sceptiques.
Avec l’adhésion en mai 2004, ratifiée à 91% de « oui » en Lituanie[4], à 72,5% en Lettonie, à 66,8% en Estonie – avec des taux respectifs de participation au référendum de 63,3%, 72,4% et 64% -- de nouvelles inquiétudes sont apparues dans l’opinion publique balte, inquiétudes partagées par bien des nouveaux membres issus de l’est-européen.
Dans le monde agricole, et dans les petites exploitations en particulier, on appréhende les conséquences de l’application de la Politique Agricole Commune (PAC), avec son lot de quotas et de standards réglementaires. En Lettonie, par exemple, les règles sanitaires très strictes édictées notamment dans le secteur laitier, qui représente ¼ des revenus agricoles du pays, ne peuvent être respectées à la lettre par les petits agriculteurs. En les obligeant de facto à se regrouper en coopératives, la PAC heurte les paysans lettons dont certains ont dû subir la collectivisation forcée de l’époque soviétique[5].
Dans le secteur commercial, si les entrepreneurs lettons et estoniens se réjouissent d’avoir accès à l’ensemble du marché européen, ils redoutent néanmoins une trop grande rigidité de la réglementation communautaire qui viendrait remettre en cause le système ultra-libéral qui leur a permis d’épouser l’économie de marché dans les années 90, après l’indépendance[6].
Enfin, l’ensemble des populations baltes craignent une hausse des prix, conséquence directe de l’adhésion.
Il convient cependant de souligner que la réticence de l’opinion balte vis-à-vis de l’engagement européen va au-delà de la simple confrontation avec le principe de réalité de l’adhésion. Elle s’enracine dans une profonde crise identitaire – crise qui s’explique par le poids de l’histoire, le statut d’anciennes républiques soviétiques de ces pays et le déclin démographique qui est le leur depuis le début des années 90.
L’ambivalence
balte à l’égard du projet européen : l’Union européenne comme
cristallisation d’une crise identitaire.
L’Union européenne comme avatar
symbolique de l’URSS ?
Si pour chacun des nouveaux Etats-membres se pose la question de son identité au sein de la structure européenne, cette interrogation prend une dimension particulièrement aiguë dans le cas des trois républiques baltes. En effet, à la différence des autres Etats-membres issus du bloc communiste, les pays baltes sont d’anciennes républiques soviétiques, dans lesquelles demeure une très forte minorité russophone (34% de la population en Lettonie, 30 % en Estonie). Pour les populations baltes, qui n’ont connu qu’une très brève période d’indépendance entre les deux guerres mondiales, il peut y avoir une réticence – avouée ou non – à s’engager dans le projet européen à vocation fédéraliste. N’ont-elles pas déjà appartenu à une vaste structure politique qui a étouffé leur identité ? Comme l’explique le metteur en scène de théâtre lituanien Eimuntas Nekrosius : « A l’époque soviétique, nous étions déjà membres d’une grande union. Dans leurs discours, les officiels parlaient d’amitié éternelle et nous étions tous assis derrière la même table. (…)Mais ils sont partis et la fête s’est terminée d’un coup. Aujourd’hui nous avons rejoint l’Europe, une autre grande union. (…) Une joie inexplicable a poussé les peuples à l’adhésion. Cette joie me fait craindre des lendemains de fête[7]. »
Paradoxalement, la crainte d’une dissolution de l’identité balte dans une Union européenne toute-puissante qui, avatar de l’URSS, imposerait ses diktats aux petits pays, se double d’une suspicion quant à la viabilité de son projet… voire la sécurité de ses frontières. Dans cette perspective, notons d’ailleurs que l’opinion publique balte est plutôt très favorable à la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) : 84 % des Estoniens, 85 % des Lettons et 81% des Lituaniens sondés se prononcent en sa faveur (source Eurobaromètre 2004). Ce désir d’une Europe forte sur le plan politique et capable d’intervenir militairement sur son propre territoire s’explique sans doute par le fait que le traité garantissant les frontières limitrophes des pays baltes avec la Russie n’a toujours pas été ratifié par cette dernière[8].
Ayant fait une entrée quasi simultanée dans l’Otan et l’Union européenne en 2004, les républiques baltes sont perçues comme plus atlantistes que pro-européennes. Interrogé à ce sujet, Atis Lejins, Docteur en Sciences Politiques à l’Institut Letton des Affaires Internationales, répond : « C’est le souvenir de 1945 qui nous a conduits à cela. Tout en étant européens, nous avons conscience du manque de réflexion et de projet de l’Union européenne. Le cas de la Turquie est symptomatique. Pour un petit pays comme le nôtre, c’est inquiétant. J’ai le sentiment que les Européens de l’Ouest oublient où sont les limites de l’Europe. » Cette incertitude quant à la fiabilité de l’Union européenne, en particulier sur le plan géostratégique et militaire, est également sensible en Lituanie. Appelé à commenter les paroles de G.W. Bush « Tout ennemi de la Lituanie sera notre ennemi », prononcées lors d’un sommet de l’Otan en 2002, le journaliste lituanien Rimvydas Valatka déclare : « Si la Lituanie venait à être menacée militairement, je ne sais pas si la France ou l’Allemagne l’aiderait. Nous avons donc fait notre choix : l’Otan pour la sécurité, l’Europe pour la prospérité économique.[9]»
L’appartenance à l’Union européenne
comme accélérateur du déclin national ?
Fait notable, la perception de la vulnérabilité de l’identité balte sur le plan extérieur se retrouve sur le plan intérieur. Regroupant à elles trois moins de dix millions d’habitants, comment les républiques baltes pourraient-elles ne pas redouter de disparaître dans une Union européenne dépassant les 450 millions ? D’autant plus qu’en raison de l’importance numéraire des minorités qui la composent, leur identité nationale elle-même est problématique : en Lettonie, par exemple, seule 60% la population est lettone de souche – 30% est russe et le reste biélorusse, ukrainien, polonais. L’obtention de la nationalité lettone est, de surcroît, soumise à un examen linguistique de haut niveau, ce qui rend l’assimilation difficile pour les russes « résidents et apatrides ».
Cette crise de l’identité nationale est renforcée par une crise démographique particulièrement alarmante dans les trois Etats. Ainsi, avec un taux de fécondité de 1,2 enfant par femme, l’Estonie figure parmi les pays de la planète où la croissance démographique est la plus faible. Si cette tendance se poursuit, le nombre de ses habitants (1,3 million aujourd’hui) pourrait être divisé par deux d’ici 2050, voire disparaître à la fin du siècle. La situation est tout aussi inquiétante en Lituanie, dont la population a décru d’un quart de million depuis 1992 par la conjonction de l’émigration, du déclin de la natalité et de la hausse de la mortalité (criminalité, suicides). Dans ce contexte démographique déprimé, l’adhésion à l’Union européenne vient nourrir la crainte d’un mouvement massif d’émigration. S’appuyant sur un sondage publié en juin 2004 sur le site du quotidien lituanien « Kauno Diena » [10] et indiquant que 58% des jeunes de 18 à 24 ans voudraient émigrer pour trouver « une vie meilleure », la journaliste Marijiana Jasaitiene s’inquiète ainsi d’une possible aggravation de la situation démographique du pays, liée à son nouveau statut d’Etat membre de l’Union.
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Porteuse d’espoirs tout en incarnant une menace symbolique, l’Union européenne a donc été perçue jusqu’à présent avec ambivalence par les populations baltes. Mais comment celles-ci pourraient-elles se forger une opinion tranchée un an seulement après l’adhésion ? Le recul, ainsi probablement que la maturité politique, font encore défaut à la société civile pour juger en toute connaissance de cause des bénéfices de l’adhésion. L’Euribaromètre 2004 permet d’ailleurs de mettre en valeur la portée limitée des réponses à certains de ses questionnaires. Ainsi, à la question « L’Union européenne doit-elle adopter une Constitution ? », la Lituanie répond « plutôt d’accord » à 76%, la Lettonie à 63%, et l’Estonie à 57%. Il convient cependant de noter la part importante des indécis, notamment dans ces deux derniers pays avec respectivement 27% et 35% des opinions recueillies. Une indécision qu’il ne faut pas confondre avec le scepticisme, et qui relève plutôt d’une information perçue comme insuffisante. En effet, à la question « Estimez-vous être bien informé sur les questions liées à la Constitution européenne ? », le taux de réponses positives est seulement de 24% en Lituanie, 22% en Estonie et 16% en Lettonie. Des statistiques qui permettent de relativiser le scepticisme des populations baltes. Et si leur manque d’enthousiasme à l’égard de l’Europe était aussi lié à un manque d’information ?
(Ioanna Kohler)
[1] The Economist, Baltic Referendums,
« All in to Europe », Sept. 18th 2003.
[2] L’acquis communautaire désigne la législation communautaire dans son ensemble (traités, règlements et directives). Les pays adhérant à l’Union européenne doivent avoir mis en œuvre l’acquis communautaire existant avant leur date d’adhésion.
[3] « Public Opinion about the EU
in the Baltic States »
Dr
Rasa Alisauskiene – Baltic Surveys / The Gallup Organization, 2004.
[4] Soulignons que le référendum lituanien présentait le risque d’être invalidé du fait d’une participation insuffisante. Pour l’éviter, le parlement a changé la loi électorale, imposant un seuil de participation de 50% pour que le référendum soit valable. Organisées sur deux jours, les élections ont recueilli un taux de participation de 23% le premier jour. Après un discours solennel du Président Adamkus, le taux de 50% a pu être atteint et dépassé le lendemain avec une participation globale de 63,3%.
[5] « Lettonie 2003-2004 », une fête un peu gâchée, Céline Bayou in Le Courrier des Pays de l’Est n°1044.
[6] The Economist, Baltic Referendums,
« All in to Europe », Sept 18th 2003.
[7] In « Les Lituaniens, du désabusement à l’espoir », Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro, 29 juillet 2004.
[8] C’est le cas pour l’Estonie et la Lettonie (cf. The Economist, Baltic borders and the war, May 5th 2005). Quant à la Lituanie, se pose pour elle la question de l’exclave russe de Kaliningrad qui jouxte sa frontière occidentale.
[9] In « Les Lituaniens, du désabusement à l’espoir », Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro, 29 juillet 2004.
[10] Edition du 6/01/04.