Les régions dans l'Europe de la monnaie unique :

concurrence ou complémentarité ?

 

 

 

Compte-rendu de la réunion  du 3 décembre 1997

 

Intervenants :

 

                      Pierre Veltz, professeur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées,   directeur du laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés, auteur de  Mondialisation, villes et territoires, une économie d'archipel  (1996)

 

Joël Bourdin, professeur des universités, sénateur-maire de Bernay,   président du Groupe de travail du Plan Economie et territoires  (1997)

 

 Jean-Pierre Raffarin, ancien ministre, président de la Région Poitou-  Charentes, président de la commission Arc Atlantique

 

Georges de La Loyère, Vice-président du Conseil régional, président du   Comité d'Expansion de Basse-normandie

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


V. GISCARD d'ESTAING :

 

Dans les questions européennes, le seul projet qui avance réellement, c'est l'Euro. Pour le reste, la situation est préoccupante parce qu'elle est marquée par un piétinement plutôt que par des avancées. Et pourtant, les réformes à faire vont être nombreuses et nécessitent des mesures courageuses, impliquant un système de décisions efficaces.

Aujourd'hui, nous allons étudier l'un des enjeux importants qui est celui de la place des régions, des différents territoires, dans cette Europe de la monnaie unique qui se profile.

 

 

 

Pierre VELTZ :

 

Nous avons, aujourd'hui, un sujet majeur que l'on pourrait appeler la géoéconomie. On parle beaucoup de géopolitique, mais on parle peu de géoéconomie, or l'idée que l'économie mondiale est un assemblage d'économies intranationales, organisées dans un système international, est une idée relativement récente. Il n'est pas besoin de remonter très loin dans l'histoire de l'Europe et du monde pour trouver des dissociations importantes entre les espaces économiques pertinents et les espaces nationaux. La construction des Etats territoriaux est d'une certaine façon l'enkystement des économies dans le cadre national, avec un cadre international qui porte bien son nom, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un système de relation entre les Etats. C'est une situation qui est relativement récente, et dont je pense que nous sommes en train de sortir. Une bonne part de l'économie - pas toute l'économie, loin de là, mais la partie souvent motrice de l'économie - échappe non seulement au cadre national, mais même à ce que l'on pourrait appeler le système international, pour se constituer en une espèce de réalité transnationale, globale, et qui, en réalité, échappe largement à toute régulation de caractère politique, fut-elle internationale. Et l'on est aujourd'hui confronté à une difficulté nouvelle, qui est de penser cette géoéconomie non plus seulement à partir du cadre national, (y compris de son éventuel dépassement dans le système international), mais simultanément à un certain nombre de niveaux.

Lorsque l'on réfléchit sur l'économie, on trouve effectivement quatre niveaux, et il faut arriver à penser ces différents niveaux ensemble, et non pas en opposition les uns aux autres.

 

Il y a un premier niveau global transnational qui représente en termes numériques et quantitatifs une petite partie de l'économie mondiale, mais qui, d'une certaine façon, tire tout le reste : c'est l'économie des multinationales financières ou non financières.

 

On a ensuite le niveau régional en constitution dans le monde entier sous des formes institutionnelles, extraordinairement diverses. Quand je dis niveau régional, je l'entends bien sûr avec ces ensembles qui se constituent  : l'union européenne, le NAFTA, l'ALENA... toutes ces entités régionales qui ont des statuts et des réalités extrêmement diverses.

 

Il y a le niveau national,  évidemment, qui reste très important.

 

Et, me semble-t-il, un niveau infra national qui d'une certaine façon tend à retrouver une forme d'autonomie  par rapport au niveau national. Ce niveau infra national étant celui principalement des grandes agglomérations, des villes-régions. Je reviendrai sur ces relations entre les villes et les régions. La dynamique forte, aujourd'hui, est plutôt celle des villes que celle des régions.

Tout cela, d'une certaine façon, nous ramène à la situation de l'économie internationale qui a précédé précisément celle de l'enfermement de cette économie internationale dans le cadre des Etats territoriaux.

 

Quels seront les effets de l'Euro sur ces ensembles ?

 

L'Euro va transformer qualitativement et probablement accroître quantitativement les niveaux de compétition qui existent entre les firmes et également entre les territoires au sein de cette Europe. Et pas seulement entre les territoires nationaux, mais entre les territoires infra nationaux : les villes et les régions.

 

Quelle est la nature de cette compétition, quelles en sont les grandes orientations, quelles sont les tendances lourdes et quelle politique peut-on mettre en place pour, éventuellement, lutter contre les effets néfastes de ces tendances ?

 

Paul KRUGMAN, économiste américain, qui est le père de la nouvelle théorie du commerce international, a écrit un article retentissant dans "Foreign affairs" pour expliquer qu'à son avis, la notion de compétitivité des territoires était une notion creuse. Au fond, cela ne voulait rien dire, c'était une métaphore abusive. Personnellement, je ne le pense pas. Je pense d'ailleurs, que lorsque l'on regarde de manière concrète la façon dont les investissements aujourd'hui choisissent leurs localisations, on s'aperçoit que le référentiel national d'une part, mais aussi régional, joue un rôle essentiel. Et donc, qu'on peut parler de compétitions entre les territoires nationaux, mais surtout infra nationaux.

 

Et se posent à partir de là deux grandes questions.

 

La première question est de savoir si le passage à la monnaie unique va accroître les inégalités entre les régions européennes, dont je rappelle qu'elles sont déjà sur une tendance d'accroissement. Ces inégalités avaient décru depuis la guerre jusqu'au milieu des années 80 et elles sont aujourd'hui de nouveau en train de s'accroître.

 

 

V. GISCARD d'ESTAING :  Est-ce mesurable ?

 

 

Pierre VELTZ :

 

Oui, c'est mesurable. C'est très difficile de mesurer exactement ce que l'on appelle les inégalités entre les territoires, car il y a de nombreux indices ou indicateurs qui ne sont pas toujours concordants. L'Europe utilise des indicateurs comme le P.I.B. par tête auquel, je pense, il faudrait "tordre le cou" une fois pour toutes car c'est un très mauvais indicateur. 

 

 

V. GISCARD d'ESTAING :

 

Ce que nous vérifions en Auvergne, c'est que lorsque la population diminue, le P.I.B. par tête augmente ; il augmente par un effet purement arithmétique. Si nous avons, ce qui est le cas, deux ou trois entreprises très performantes, genre Michelin et si nous avons une désertification des campagnes, le P.I.B. par tête de la région augmente. Si on le prend comme indicateur, c'est un indicateur pervers.

 

Pierre VELTZ :

 

Oui, c'est un des aspects. Il y a, d'autre part, des conventions statistiques de calcul qui sont absurdes. Par exemple, on ne prend pratiquement pas en compte le capital. Donc, en fait, ce que l'on mesure par le P.I.B. c'est le niveau moyen des salaires.

En revanche, si on prend un autre indicateur plus robuste tel que les revenus, soit par ménage, soit par habitant, on s'aperçoit qu'incontestablement on est sur une tendance d'augmentation des inégalités. L'Euro va-t-il augmenter cette tendance ? C'est une question qui reste ouverte.

 

La deuxième question, est la question de la spécialisation. Paul KRUGMAN a fait remarquer qu'aux Etats Unis, pays à économie intégrée depuis bien plus longtemps que l'économie européenne, les régions étaient plus spécialisées en termes sectoriels. L'hypothèse serait qu'avec le passage à un degré d'intégration économique supérieur, notamment par la monnaie, les régions européennes auraient également tendance à se spécialiser davantage. Ce qui veut dire qu'au lieu d'avoir, dans chaque pays, des régions spécialisées dans tel ou tel secteur comme aujourd'hui, on n'aurait plus, à terme qu'une ou deux régions spécialisées au niveau de l'ensemble de l'Europe. C'est un schéma que l'on voit d'une certaine façon au sein des firmes. On est en train de passer du schéma : une usine, un produit, un pays, au schéma : une usine, un produit, l'Europe.

 

Cependant, sur ce point, rien n'est certain, et les premières analyses statistiques sur l'évolution des échanges intra-européens qui ont été faites, notamment par le CEPI, montrent que le pronostic de KRUGMAN est loin d'être certain. Ce qui est très frappant au contraire, c'est qu'au lieu d'assister aujourd'hui à une spécialisation des échanges entre les pays européens, on assiste au contraire à une dé-spécialisation, c'est à dire que la différenciation va se faire non pas par produit, mais plutôt par le niveau de qualité des produits : on échange de plus en plus les mêmes produits entre les différents pays.

Mais encore une fois, j'en reviens à ma remarque initiale : on raisonne toujours sur des pays alors que probablement la bonne idée serait de raisonner sur des zones infra-nationales : des régions, des villes, des ensembles de ce type, et à ce niveau il n'est pas du tout sur que l'on observe les mêmes effets.

 

Je vous propose quatre éléments de réflexion sur ces sujets :

 

 

1 - La complexité des ressorts et des formes de la compétitivité des unités économiques et des sites.

 

Il existe aujourd'hui une relation de plus en plus indirecte et donc de plus en plus variable entre le niveau de compétitivité, qu'il s'agisse de la compétitivité coût ou de la compétitivité dite hors coût (éléments de qualité, de différenciation etc....) et les facteurs qu'on prend en compte habituellement dans la presse ou dans la littérature, en particulier le fameux coût des facteurs de production, et plus particulièrement le coût du travail.

 

Il y a deux raisons à cela :

 

- Dans les pays à monnaie forte aujourd'hui, qu'il s'agisse des marchés internes ou des marchés d'exportation, la concurrence en fait, se porte de plus en plus sur des facteurs qui ne sont pas simplement des facteurs de coût, mais la qualité, la différenciation, la variété, la capacité d'innovation, la qualité de service, etc....

 

- Je suis très frappé de voir que dans la relation entre les in-put et les out-put, entre les facteurs de production et le produit, le facteur déterminant est de plus en plus l'intelligence de la combinaison productive (la qualité de l'organisation) : on va utiliser intelligemment les ressources non pas isolément, mais en les combinant de manière la plus pertinente possible. Et cela pèse beaucoup plus que la capacité d'utilisation plus ou moins intensive de chaque ressource prise isolément. Si on compare des sites de production à l'intérieur d'une même multinationale qui a des établissements en Europe, on va avoir des coûts de production qui vont être très différents (avec des variations de 20 à 30 % d'un site à l'autre) dans des usines qui sont pourtant les mêmes, parfois des clones, et avec un rapport souvent pour le moins paradoxal avec le coût des facteurs. Il est assez fréquent que chez nos amis allemands le coût des facteurs soit supérieur à ce qu'il est chez nous et pourtant in-fine les résultats meilleurs. L'explication du paradoxe est très simple : c'est qu'ils sont mieux organisés.

 

Il y a un point aujourd'hui tout à fait déterminant qui réside dans les différences de productivité du capital. On parle toujours de différences de productivité du travail. En fait, ce qui est important, c'est la plus ou moins bonne façon dont on utilise le capital. N'oublions pas que le volume d'investissement qui se trouve à la disposition de chaque opérateur dans les usines françaises ou européennes continue à augmenter de manière extrêmement régulière. Or, il y a des variations considérable d'un site à l'autre dans la bonne façon d'utiliser ce capital. On peut d'abord jouer sur le taux d'utilisation des équipements, ça c'est de l'organisation. Non pas la durée du travail (qui n'a pas beaucoup d'intérêt dans cette affaire), mais la durée d'utilisation des équipements (comment s'organise-t-on ?).

 

Deuxièmement, la saturation ou non des capacités, c'est cela qui fait des différences de coût aujourd'hui et cela renvoi à la flexibilité, à  l'organisation. Si vous avez des capacités mais qu'elles ne sont utilisées qu'à 50%, vous avez des surcoûts fantastiques qui n'ont rien à voir avec les 2 ou 3 % dont on parle dans la presse à propos de telle ou telle mesure et son impact sur les coûts du travail.

Troisièmement, la fiabilité c'est-à-dire le rendement des machines. Cela paraît très technique, mais cela dit tout. Et aujourd'hui la concurrence entre les sites à l'intérieur des multinationales se fait très largement sur ce type de critère.

 

Le premier point c'est donc l'organisation (capacité d'ajuster intelligemment les ressources) comme levier numéro un de la compétitivité. Or, l'organisation est quelque chose qui se découpe difficilement et qui ne s'arrête pas à la frontière de l'entreprise : il est difficile d'être bien organisé dans une milieu qui est mal organisé. Cela  explique aujourd'hui pourquoi un certain nombres d'investissements dans un certain nombre de pays ne fonctionnent pas : on ne pas avoir des îlots d'organisation dans des océans de désorganisation. Cela envoie à l'environnement.

 

 

2 - Dans un environnement, on a toute sorte d'éléments matériels : des infrastructures, des réseaux, mais cela, tout le monde les a aujourd'hui. Il y a une espèce d'ubiquité des réseaux de base : quand vous ne les avez pas, de toute façon vous êtes disqualifié. La concurrence se déplace donc sur autre chose, et elle se déplace à mon avis sur des externalités de caractère social, c'est à dire que la compétitivité est, dans une large mesure, un bien collectif. L'externalité de caractère social est ce qui va faire que les acteurs concrets ( les directeurs d'entreprises, les fournisseurs, les syndicats...) vont être capables de rentrer dans des rapports de combinaisons intelligentes. Et cela passe par de l'extra-économique : c'est du social et de l'historique.

 

Deux exemples : la confiance, sujet dont on parle beaucoup, souvent à un niveau très macroscopique, est fondamental au niveau micro-économique. La confiance est intrinsèquement une externalité car c'est très difficile de faire rentrer la confiance dans un marché car, quand il y a marché de la confiance, il n'y a plus réellement confiance. Le rôle de la confiance, qui  est un formidable accélérateur des relations économiques (la non-confiance est source de gaspillage fabuleux de ressources en tout genre) ne fait qu'augmenter dans un monde de plus en plus mouvant et incertain.

 

Max Weber a écrit un texte après son voyage aux Etats-Unis sur le rôle des églises protestantes dans lequel il explique pourquoi le fait d'être baptiste ou d'être presbytérien a une telle importance dans la construction de l'économie américaine. Cela se comprend facilement : il s'agit d'une économie de frontière, d'une économie ouverte où les règles ne sont pas fixées ou changent rapidement. Il est très important de savoir à qui on peut prêter son argent en ayant une chance raisonnable qu'il vous rembourse.

 

Dans une large mesure, l'économie mondialisée dans laquelle nous rentrons aujourd'hui va fonctionner sur des mécanismes de ce type là. D'où l'importance des diasporas en tout genre dans la construction de l'infrastructure de cette économie.

Les territoires sont des lieux de création de confiance, mais ce ne sont pas les seuls.

 

Deuxième externalité sociale tout à fait essentielle, c'est tout ce qui tourne autour de l'apprentissage et de l'apprentissage par mutualisation des expériences. C'est absolument fondamental pour les PME. Le problème d'un patron de PME, c'est qu'il est un homme "orchestre" et qu'il ne peut pas à la fois surveiller l'évolution des réglementations sociales, des réglementations fiscales, l'évolution des technologies, l'évolution du marché, de sa concurrence etc.... Donc, il y a un problème fantastique de surveillance de l'environnement. On peut inventer des systèmes d'intelligence économique qui suppléent en partie ce besoin, mais le moyen le plus efficace, c'est le milieu des entrepreneurs. D'où la force de ces fameux districts italiens spécialisés dans des domaines qui sont souvent constitués de petites PME et dont la force principale est cette capacité collective de surveillance de l'environnement. Il y a toujours quelqu'un qui a pu aller à la foire d'Hong-Kong, ou qui sait ce qui va se passer dans la réglementation européenne ou ailleurs, alors que l'entrepreneur isolé ne le peut pas.

 

 

3 - La renaissance des économies territoires et en particulier la puissance montante des grandes métropoles

 

C'est un phénomène mondial, avec des logiques différentes dans le sud de ce qu'elles sont dans le nord de la planète. Partout on voit un resserrement des activités. D'une part sur des économies territoires très organisées du type des districts italien évoqué précédemment. D'autre part et surtout, en termes de volumes, un resserrement  de l'économie autour d'un certain nombre de très grands pôles. 

Une couronne est-ouest de grands pôles est en train de se constituer autour du monde, avec des hiérarchisations extrêmement fortes. Par exemple, au niveau maritime mondial, il y a un processus de concentration fabuleux, en raison de la concentration des armements, autour d'un petit nombre de ports qui sont les noyaux centraux de cette économie mondiale.

 

Pourquoi cette montée des économies territoires et en particulier de celles qui prennent la forme métropolitaine ? L'explication n'est pas à rechercher dans les coûts ou les explications économiques classiques. Elle est dans l'analyse des ressources des externalités sociales, ou des ressources de type relationnel. Dans une métropole, un entrepreneur va trouver des ressources relationnelles beaucoup plus riches que dans d'autres sites. En même temps, il va pouvoir bénéficier du marché du travail et plus particulièrement, du marché du travail des cadres, et encore plus précisément, du marché du travail des ménages de cadres bi-salariés.

 

Tous les groupes industriels français sont engagés dans des processus extrêmement pénibles, pour eux-mêmes et pour leurs salariés, de fermetures d'usines ou de restrictions dans des villes moyennes. Il est beaucoup plus facile de fermer un site en Ile de France que dans une ville moyenne, dans laquelle ce site est souvent en situation de quasi-monopole sur le marché de l'emploi.

 

On trouve la même chose du côté des jeunes cadres : Paris est une pompe aspirante extraordinaire pour les jeunes les plus qualifiés en France. Ils viennent à Paris car ils savent que c'est là qu'ils ont le plus de chance de pouvoir trouver un emploi.

Cette métropolisation repose à la fois sur des processus d'engagements, des relations effectives avec les territoires, mais en même temps sur des possibilités de retrait, et c'est tout cela qui explique la dynamique métropolitaine.

 

 

4 - Quels sont les ressorts du développement ?

 

Un des ces ressorts est absolument central aujourd'hui : la lisibilité et la cohérence de la gouvernance territoriale. Une fois que l'on a regardé tous les facteurs objectifs de type infrastructures etc..., que l'on a éliminé toutes les situations qui n'étaient pas optimales de ce point de vue, il reste quelque chose extra ordinairement fort : l'image qu'est capable de donner la collectivité territoriale, dans son sens le plus large, sa capacité de cohérence et la capacité de projet qui va avec elle. Les entreprises sont extrêmement sensibles à cela, et tout ce qui contribue à disperser l'image, voire à donner une image d'incohérence, est absolument dramatique.

 

 

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En quoi tous ces développements nous renvoient-ils à l'Europe et à la question des régions et des villes en Europe ?

 

On constate aujourd'hui une dynamique qui va plutôt vers les grandes agglomérations, vers les villes, plutôt  que spontanément vers les régions, contrairement à ce que l'on dit parfois. On connaît le modèle mosaïque traditionnel, qui est complètement inscrit et cristallisé dans nos institutions politiques et très largement inscrit dans nos têtes. C'est celui des territoires avec leurs chefs lieux, leurs périphéries qui constituent un système en cascade bien arborescent.

 

En tension avec ce modèle mosaïque, est en train d'émerger un autre modèle d'organisation territoriale, qui est le modèle archipel. Il se caractérise par le fait que les relations entre les pôles, quels que soient le niveau, la taille et la puissance de ces pôles, s'organisent en réseau horizontal et plutôt transnational, en passant largement par dessus les périphéries. Une des choses centrales dans ce que l'on est en train de vivre du point de vue de notre organisation géo-économique, c'est ce processus de découplage relatif, en tout cas cette tendance au découplage entre les centres traditionnels et leurs périphéries. Les périphéries ont toujours besoin des centres mais comme ce sont les centres qui commandent, les centres n'ont plus besoin des périphéries. Historiquement, la géographie s'est constituée car les périphéries servaient à nourrir le centre, au sens le plus physique du terme puis à des sens économiques plus complexes. Aujourd'hui beaucoup d'indices montrent que les pôles se développent sans que leurs retombées sur les zones périphériques soient visibles (souvent les retombées se font ailleurs, elles se font à l'intérieur du réseau inter-métropolitain) et inversement, ils n'ont plus besoin de ces périphéries.

 

C'est vrai pour le réseau de premier rang, celui des capitales, des très grands pôles. On le voit très bien dans un certain nombre de secteurs (high tech, finance avancée), qui fonctionnent en réseaux au niveau mondial, de façon largement découplée des pays. C'est vrai aussi à d'autres niveaux : la dynamique Toulousaine est très largement découplée de la dynamique Midi-Pyrénées.

 

Quel est le résultat possible de ce modèle archipel ? Le risque est centrifuge : c'est un risque d'accentuation de cette montée des inégalités inter-territoriales évoquées précédemment et qui est réelle.

 

Dans cette évolution, que dire des régions, et que dire des Etats-nations ?

 

Pour faire contre poids à ces grandes villes, à leur volonté d'affirmation qui est légitime, nous avons besoin de régions fortes. D'autant plus en France où nos régions, à l'échelle européenne ne sont puissantes ni par leur taille ni par leurs moyens financiers. Les régions ont besoin d'avoir du poids par rapport à l'Europe mais elles ont aussi besoin d'avoir du poids par rapport à leurs villes sinon on va accentuer cette tendance centrifuge.

 

Beaucoup de personnes enterrent les Etats-nations qui restent pourtant des acteurs-clé pour la constitution d'un certain nombre de ressources tout à fait essentielles, et en même temps, ce sont les seules machines pouvant freiner effectivement la montée des inégalités inter-territoriales. Les flux du type Fonds structurels européens représentent en fait très peu de chose par rapport à ce que l'Etat, soit par le budget, soit par les budgets sociaux, redistribue à l'intérieur des nations. La situation d'un certain nombre de nos régions, en crise industrielle ou en crise économique, serait infiniment plus grave si on n'avait pas ces mécanismes. Or ces mécanismes pour l'instant n'existent ni au niveau régional ni au niveau des agglomérations mais seulement au niveau national. On a besoin d'avoir une Europe plus forte, des nations plus fortes, des régions plus fortes et des agglomérations néanmoins puissantes.

 

 

V. GISCARD d'ESTAING :

 

Merci d'avoir analysé et décortiqué ce problème avec beaucoup de compétence, de puissance d'analyse et d'investigation. Un mot sur votre conclusion qui nous trouble beaucoup, nous, représentants de petites régions à faibles métropoles. Encore que certains phénomènes micro-économiques vont dans le sens de vos analyses. C'est assez curieux mais, par exemple, à l'intérieur de nos régions, nous avons des espèces de pôles, où, en raison de facteurs sociaux, d'interrelations, se concentrent l'investissement et le développement. Par exemple, en Auvergne nous avons dans la partie Est de la Haute-Loire une micro-région de PME industrielles qui utilisent un fort pourcentage de nos aides et dans laquelle toute la créativité économique est concentrée, à la suite des phénomènes que vous décrivez, avec 2500 salariés dans 60 entreprises qui se battent entre elles sur le plastique, mais qui vont ramasser des marchés un peu partout, qui échangent des informations. Cela créé une espèce de compétitivité.

 

Joël Bourdin, sénateur maire de Bernay, préside un groupe de travail du plan sur ce sujet, économie et territoire. Quelles sont vos conclusions ? En quoi notre organisation territoriale va-t-elle être affectée ou non par la mise en oeuvre de l'Euro ? 

 

 

Joël BOURDIN :

 

Il y a quelques temps, dans le cadre du schéma national d'aménagement du territoire, m'était confiée la présidence d'un groupe de travail qui a rendu le fruit de ses réflexions il y a un an à peu près, sur un sujet en forme de leçon d'agrégation : croissance, dépenses publiques et aménagement du territoire. A cette occasion, on a réuni les grands penseurs de l'économie, des professeurs, des directeurs de grandes administrations etc. Le but étant de voir ce qu'allait devenir notre territoire en l'an 2015. Quelles sont les grandes tendances qui se manifestent, comment peut-on les contrarier, comment, dans ce cadre là, faire des propositions en matière d'aménagement du territoire ?

L'hypothèse de départ est basée sur une croissance en moyenne de 2,5 à 3% ; la démographie française à été travaillée en tenant compte des taux de fécondité, des facteurs d'immigration etc.

 

 Il apparaît deux grandes tendances : la concentration des populations d'une part, et leur concentration sur de grandes métropoles. Ces dernières années, un écart s'est manifesté entre les territoires divers et les grandes métropoles. Il semble que cette tendance doive continuer pour des raisons diverses, économiques surtout.

 

Les entreprises raisonnent en flux tendus et donc, on rassemble les plus petites entreprises autour des plus grandes. Les phénomènes d'économies ou de "déséconomies" externes jouent : un franc investi là où il y a beaucoup de monde semble plus efficace que là où il y a moins de monde. En outre, le souhait des uns et des autres en matière culturelle, sociale va vers la création d'infrastructures, d'établissements que l'on ne peut pas installer dans des petites villes, ou dans des zones rurales. Le phénomène d'agglomération semble donc bien inscrit dans notre histoire et aussi dans notre avenir.

 

Par ailleurs, les structures de population se modifient. La population des plus de 75 ans s'accroît alors qu'en bas de la pyramide les tranches d'âge se tassent un peu. Or on s'aperçoit que les populations qui vieillissent ont tendance, elles aussi à aller vers des métropoles.

 

Quelque soit la manière dont on aborde ce phénomène, on constate cette tendance lourde à la concentration et à la métropolisation de notre économie.

 

Ce phénomène rend d'autant plus difficile de faire des propositions en matière d'aménagement du territoire. Au moment où des mesures ont été prises (la loi de 1995), et où on parle de l'aménagement du territoire, on constate qu'ici où là, il y a plutôt un "déménagement du territoire". Les entreprises se déplacent, parfois de quelques kilomètres, pas toujours pour des raisons d'aides, mais pour bénéficier de ce phénomène d'agglomération. La population se réduit dans des bourgs, des villages qui sont complètement désertifiés, qui peinent. Et c'est alors toute une chaîne,  particulière à la France, de petites villes qui se trouvent entre la grosse agglomération et la zone rurale en train de se dépeupler, et qui se trouvent menacées.

 

Dans nos propositions, nous avons indiqué qu'il ne fallait pas contrarier  complètement ce phénomène de concentration, mais que, en revanche, il fallait s'appuyer dans nos territoires sur un ensemble concentrique de petites villes qui elles mêmes jouent un rôle de rassemblement de populations rurales en désarroi.

 

Voilà le dessein que l'on a pour la France de 2006: une structuration de nos régions à partir de grosses épines dorsales qui sont des métropoles. Mais parallèlement, la nécessité de conforter les petites villes, les villes moyennes. Les populations rurales qui voient les derniers commerces disparaître viennent dans nos petites villes (ce sont des personnes à faible revenus ou des personnes âgées) et on sent que si on ne résiste pas dans ces villes là, on va avoir une France en archipel.

 

Ce n'est pas ce que nous pouvons souhaiter. Nous avons donc un certain nombre de propositions qui visent à ne pas contrarier le phénomène global de métropolisation, mais à l'appuyer par des mesures visant à conforter les villes moyennes jouant le rôle de pôles de dynamisme dans leur zone rurale qui se dépeuple de plus en plus.

 

Voilà le résumé du travail remis l'année dernière au ministre de l'aménagement du territoire.

 

 

V. GISCARD d'ESTAING :

 

Je vous remercie de cette analyse qui d'ailleurs recoupe assez celle de votre prédécesseur. Nous avons reçu le délégué à l'aménagement du territoire ce matin, et il partage à l'heure actuelle cette idée de la métropolisation de la France, il semble que ce soit un peu aussi la doctrine qui va être retenue par le gouvernement. Il y a une concentration de l'analyse gouvernementale sur le phénomène de la métropolisation. Est-ce simplement la constatation d'un fait ou y a-t-il une notion de préférence ou de choix ? Il me semble qu'il y a un peu de préférence et j'en suis assez étonné car j'aurais imaginé le contraire. C'est à dire, une constatation d'une nécessité mais que l'instinct, la pulsion allait dans l'autre direction. Nous allons revenir sur ce point. Nous allons entendre le Président de Poitou-Charentes, Jean-Pierre Raffarin, ancien ministre.

 

 

Jean-Pierre RAFFARIN :

 

Merci Monsieur le Président. Vous m'avez invité à faire un commentaire, je vais le faire brièvement. J'ai été très intéressé par ce qu'ont dit les orateurs précédents et comme Joël Bourdin, je vais essayer en filant la métaphore, de conjuguer éthique de conviction et éthique de responsabilité.

 

Il est clair que le fait régional est un fait nouveau et différent. Il faut partir de là pour bien mesurer les choses. Il ne s'agit pas d'un simple échelon administratif : tout le monde pareil, même pouvoir, même taille etc... C'est au contraire un échelon de différence, donc d'autonomie et donc de responsabilité. Qui dit responsabilisation grandissante dit grande diversité.

 

Par définition, dans un univers économique accéléré avec l'Euro, une compétition aggravée et des différences accentuées, l'effet de différence est un élément très important qu'il faut bien mesurer. Il ne faut pas être trop pessimiste sur les écarts des régions en Europe en termes de pouvoir.

Les régions françaises ne sont pas les plus fortes, certes, mais en termes de moyens aujourd'hui, elles ont des moyens mobilisables importants. Par exemple, les autonomies espagnoles ont un budget beaucoup plus important, mais elles financent tous les enseignants, tous les gendarmes, tous les policiers. Elles n'ont pas de capacité de financement disponible.

 

Les régions françaises ne mettent que 6% de leur budget dans leur fonctionnement, et 94% de leur budget dans l'investissement. C'est à dire qu'une opération lourde et rapide peut se faire dans une région française mais ne peut pas se faire dans une région espagnole dévorée par le financement des fonctions administratives régionales que l'Etat lui a transférées.

 

Ce statut de différence, qui parait structurant dans le fait régional en Europe, entraîne donc un effet de concurrence évident : chacun défend sa propre différence, mène ses propres politiques, gère sa propre attractivité. Cette concurrence entraîne un autre effet qui est un effet de disparité. Cet effet de disparité peut être positif ou négatif. Il est négatif quand il s'agit de l'effet de périphéricité. Aujourd'hui, c'est vrai que les deux grandes usines automobiles récemment implantées en France (la Swatch mobile et Toyota) vont dans le coeur de l'Europe et ne vont plus à la périphérie. La France, dans l'Europe des 6, est au centre, alors que la France dans l'Europe des 25 ou 30 est à la périphérie. A l'ouest, y compris le grand centre ouest, nous sommes la périphérie de la périphérie. Il y a donc un certain nombre d'effets de disparités qui peuvent être graves, par exemple pour des industries qui sont aujourd'hui installées dans certaines grandes villes de l'ouest (en Aquitaine, en Poitou Charentes). Les industriels étudient en effet des délocalisations aujourd'hui notamment en fonction du coût de transport avec le centre.

 

Mais il y a un effet positif à cette disparité : l'Auvergne allège les charges sur les bas salaires, Poitou Charentes baisse les impôts. C'est à dire que cette disparité nous amène à engager un certain nombre d'initiatives pour pouvoir renforcer notre attractivité. Donc, à l'effet de différence correspond un effet de concurrence, qui correspond à un effet de disparité, positif ou négatif, et qui correspond à un effet de correction. Car naturellement, face à la disparité, les territoires eux-mêmes engagent des processus de correction, par exemple la solidarité des régions de l'Arc Atlantique pour essayer de peser par rapport au fait périphéricité, ou la contractualisation  avec l'Etat, ou les fonds structurels européens avec des effets globalement assez mineurs sur les disparités car les fonds structurels sont en effet globalement assez faibles.

 

La construction européenne, accélérée par l'union économique et monétaire, va renforcer cette chaîne qui va de la différence à la disparité, et aux politiques d'intervention contre la disparité.

 

Un certain nombre de politiques sont des politiques complexes. Par exemple, l'aménagement du territoire, en ce qu'il est aujourd'hui correcteur de disparités, devient de plus en plus complexe dans la mesure où tous les territoires exigent la reconnaissance de leur identité. Et là, je rejoins une réflexion que vous avez faite sur la spécialisation car c'est à la fois un élément fort mais c'est aussi un risque. On voit bien, et dans les propos de la DATAR on sent souvent la tentation d'essayer de développer la stratégie des districts italiens : c'est à dire que chaque région doit trouver son positionnement économique. On met alors l'automobile globalement à l'est en France, et on fait de Rennes la ville des télécoms, en oubliant que Citroën est à Rennes, et en oubliant nos économies complexes. On voit toutes les expertises aller dans ce sens : puisqu'il y a différence, il y a identité et il faut faire en sorte que cette identité corresponde à une spécialisation.

 

Je pense qu'un des sujets que vous posez par vos interventions, c'est la différence entre la spécialisation et l'identité : l'identité est moderne, la spécialisation est archaïque dans la mesure où le développement économique se fait de manière complexe. Ce n'est pas parce qu'il y a des usines automobiles à l'Est que la sous-traitance automobile n'a pas d'existence ailleurs. Il y a des foisonnements, on voit des bassins qui créent leur propre identité, et pas forcément par spécialisation.

 

Vous disiez : identité égale confiance, égale mobilisation dans le territoire. Je pense que c'est très important , car la mobilisation des territoires, des acteurs se fait par la conscience de l'identité. Sans un petit drapeau, un patriotisme local au fond des coeurs, il n'y a pas de mobilisation forte de cette identité. A condition que ce ne soit pas le retour de l'esprit féodal, et je le dis en particulier aux préfets.

 

Qu'est-ce qu'un territoire qui veut développer une nouvelle fertilité ? Beaucoup d'exemples ont été donnés dans le domaine industriel. Aujourd'hui, la fertilité, avec tous les "start up", avec tout ce qui est en train de se passer en matière de création, d'initiative, souvent tertiaires, petites, appelle trois fonctions fondamentales que les territoires jusqu'ici en compétitivité négative, peuvent développer de manière positive : la formation, le capital risque et les nouvelles technologies. Il n'y a pas de pesanteur historique pour ces trois fonctions, essentielles pour qui veut investir. On en a vu certains exemples (le Futuroscope en est un) développer, avec ces trois fonctions là, une capacité d'atractivité.

 

Mais, naturellement il ne s'agit pas de démarrer des structures industrielles lourdes, mais plutôt les start-up technologiques et les emplois du secteur tertiaire.

 

Je retiens de cette réflexion la nécessité de rechercher une identité positive. De ce point de vue là, la loi de 1995, dite loi Hoëffel n'a pas été jusqu'au bout de ce qu'on pouvait développer pour essayer de renforcer cette mobilisation économique autour de ce que vous appelez joliment l'externalité du caractère social et qui, à mon avis, correspond à l'identité régionale et avec une capacité au fond d'avoir une offre économique régionale qui soit une offre spécifique au territoire régional, cohérente au territoire national.

 

 

Georges de LA LOYERE  :

 

A l'heure actuelle, dans la compétition que nous connaissons pour rechercher des emplois à travers toutes les régions de France, il y a surtout une compétition entre des organismes qui se multiplient à tous les niveaux de collectivités. Chaque petite ville, chaque communauté de communes, chaque département, chaque région et à fortiori, chaque grande métropole, essaye de construire sa stratégie, et souvent indépendamment les uns des autres.

 

Or, il me semble qu'il ne peut y avoir de développements cohérents autour des métropoles s'il n'y a pas une synergie entre les grandes métropoles et les régions qui les entourent. Si on imaginait que seules les grandes villes apportent le développement, et si on devait pousser cette théorie à son terme, on assisterait finalement à une espèce de désert autour de ces villes. Or l'aspect rural n'est pas terminé, loin de là, car dans le milieu rural subsiste une vie, une agriculture qui, malgré tout est souvent importante, quelquefois florissante et cette agriculture elle-même soustend une activité agro-alimentaire qui, dans une région comme la mienne est considérable. Cette activité connaît de forts développements, non seulement dans les méthodes de production, mais également dans la méthode de distribution, de conditionnement, de présentation, etc... Et donc, sur chaque territoire, il y a, comme le dit Jean-Pierre RAFFARIN, une identité qui peut être fortement marquée à partir du territoire rural lui-même, et qui permet de maintenir un équilibre.

 

Deuxième aspect, celui du tourisme, et des autres capacités de développements en général, y compris l'aspect purement industriel. Ces activités représentent pour nos régions des éléments très forts.

 

L'un des points qui se pose , à mon avis, dans le développement économique local, pour rester sur ce terrain de l'emploi, c'est essentiellement dans des petites et moyennes régions le problème des charges sociales. Le problème des charges sociales, par rapport aux salaires, tel qu'il peut exister en Basse-Normandie, c'est le véritable frein à l'emploi local et au dynamisme des PME-PMI locales, et les initiatives qui consistent à baisser les charges sociales sont un élément de dynamisme réel de ces régions.

 

Au-delà, pour donner  une identité à nos régions, il faut surtout acquérir des savoir-faire et des capacités de recherche, des capacités de formation. Or, la chance que nous avons, c'est que nos régions soient essentiellement des collectivités d'investissements et elles ont pu dans les années passées, et elles peuvent aujourd'hui, entreprendre ce type d'opération qui permet d'apporter un savoir-faire nouveau de la recherche. Par exemple, une ville comme Caen, il y a une vingtaine d'années, était totalement ignorée de la recherche. Grâce notamment au ministre de l'Industrie et de la Recherche qui était, pendant un temps, président de la Région Basse-Normandie, est maintenant reconnue dans beaucoup de domaines. Et la plupart des activités qui nous créons, que nous faisons venir sur Caen et dans la région, sont des activités qui proviennent précisément de la recherche, de la recherche appliquée qui en découle, par exemple dans les domaines des matériaux, ou la pharmacie. C'est le savoir-faire qui est, à mon avis, l'élément le plus attractif et comme dans ce genre de métiers, l'évolution des techniques et des matériaux est extrêmement rapide, le fait de pouvoir maîtriser tel savoir-faire est un des éléments qui attire les entreprises.

 

La seule chance, la seule carte que nous ayions dans des régions comme l'Ouest, un peu excentrées par rapport au Centre Européen, c'est précisément d'avoir une capacité de savoir-faire forte. Les investissements extérieurs qui viennent dans nos régions,  sont des reprises d'entreprises qui ont démarré, qui ont développé un savoir-faire. On voit par exemple des Américains, des Japonais racheter des entreprises de la région et les développer. Mais on voit assez peu d'entreprises extérieures venir s'implanter directement dans nos régions, parce qu'elles sont effectivement moins attractives que les grandes métropoles. Mais ce n'est pas pour autant une absence de développement, au contraire. En s'appuyant sur les activités qui démarrent, en les renforçant, on peut avoir aussi un type de développement très fort.

 

En tout cas, le plus grand danger serait d'opposer les villes aux régions, de sectoriser nos régions en petits secteurs qui essaieraient de développer des petites stratégies qui,  souvent, ne débouchent sur rien. A cet égard, les fonds structurels européens tels que nous les connaissons, sont souvent des facteurs de gaspillages assez forts. C'est-à-dire que, parce qu'on est classé en telle zone ou tel objectif, on va essayer de développer une pseudo-activité, on va rechercher des financements locaux, régionaux, départementaux et de l'Etat pour les mettre en face des financements nécessaires de Bruxelles. Finalement on se préoccupe souvent plus de justifier la recherche de capitaux venant de Bruxelles que de chercher de vrais projets créateurs. Enfin, dans la politique des fonds structurels, dans la relation régions-Europe, il y a une difficulté qui vient de ce que ces politiques sont arbitrées par l'Etat et très peu par les Conseils régionaux. L'Etat a tendance à pousser des initiatives locales qui, souvent, ne vont pas dans le sens d'un développement cohérent tel qu'il est conçu dans la région.

 

 

V. GISCARD d'ESTAING :

 

J'ai toujours eu une espèce de malaise face à la notion de l'aménagement du territoire, parce que j'y ai vu, non pas un conservatisme éclairé, ce qui aurait ma faveur, mais une espèce de volonté "d'enroutiner" le passé. Il y a là une chose assez curieuse et très française, au mauvais sens du terme. Nous avons des petites ville en Auvergne. L'une d'entre elles, Mosset, n'existait pas il y a 120 ans. Du jour où on y a découvert un filon de charbon, il est venu des mineurs, on a construit des maisons. Aujourd'hui le filon de charbon est épuisé et on nous dit qu'il faut garder la population. Pourquoi ? Il existe aux Etats-Unis, dans le Colorado, qui est un des plus grands réservoirs miniers du monde, une petite ville que je connais avec une clôture autour et une pancarte "for sale". Je trouve cela naturel, le gisement est épuisé, la population est partie ailleurs.

 

Dans notre culture de l'aménagement du territoire, on retrouve des traits dominants de la culture française, c'est-à-dire le soucis de lutter contre les inégalités, le souhait que tout reste à peu près pareil, et la volonté de maintenir à tout prix la population sur place.

 

Ce sont des idées étranges, intéressantes, mais particulières. Dans notre réflexion qui vise à enrichir la pensée de l'approche libérale de la France vis-à-vis des Institutions européennes, je crois qu'il faut être un peu plus créatif, imaginatif, en essayant d'apporter des réponses plus modernes.

 

Le principal effet de l'Euro va être un énorme effet de comparaison et de révélation. Les bras vont nous tomber. Aujourd'hui, dans les comparaisons internationales il est difficile de s'y retrouver à cause des taux de change. Quand je vois apparaître les résultats de Montedison en lires, je suis incapable de dire ce que cela représente. Et quand je vois que Nokia annonce des bénéfices, comme c'est en Marks finlandais, je n'ai pas idée de ce que cela veut dire.

 

Avec l'Euro on va avoir un énorme effet de révélation, puisque tout va être dans la même unité. Et il est probable que l'on va faire des découvertes. On va voir que des éléments de coût, des éléments de profit, sont en fait très différents, que leurs relations d'un pays à l'autre sont très différentes de ce que nous imaginons, dans un sens ou dans l'autre. Nous aurons des surprises.

 

Cela va être vrai pour les régions. Nous avons bien des statistiques européennes mais elles passent par l'intermédiaire de l'ECU, et sont assez difficiles à lire. Avec l'Euro, on pourra faire une lecture en direct.

 

Il y aura donc un effet révélateur très fort, qui aura certainement pour conséquence l'accentuation de la compétition dans tous les domaines. Parce que les gens vont vouloir améliorer leurs positions. Cela va être vrai pour des entreprises avec une tension forte qui est d'ailleurs préfigurée par les mouvements actuels d'acquisition, de fusion... Et on va voir la même chose entre les collectivités territoriales, parce qu'elles mesureront  les différences des unes par rapport aux autres. Elles vont chercher à les réduire, ou en tous cas à se positionner mieux.

 

Deuxième préoccupation : cette perspective de métropolisation du monde. Mon opinion personnelle n'a sans doute aucun intérêt dans cette affaire, mais j'abomine la vie dans les métropoles. J'ai horreur du fait d'abîmer la planète ; or ces métropoles, à de rares exceptions près, sont hideuses et leurs périphéries aussi. Le mode de vie y est, du point de vue de la qualité, très inférieur à ce qu'offrait Florence sous la Renaissance ou Clermont Ferrand au début du 19è siècle.

 

Ce phénomène de métropolisation,  faut-il lutter contre lui ou faut-il le gérer ? Nous n'avons en France qu'une métropole, c'est la région parisienne. C'est la seule qui soit dans la carte de ces métropoles que vous décriviez, les autres sont simplement des grandes villes. Lyon est une grande ville, une ville importante, mais je ne suis pas sûr qu'elle ait ce caractère de grande métropole.

 

Notre idée était d'empêcher la croissance des métropoles, et ce qu'on a appelé l'aménagement du territoire dans les années 70, c'était comment empêcher la croissance de l'Ile-de-France. Est-ce une posture encore valable ? Ou luttons-nous contre une tendance totalement inexorable en perdant notre argent, nos efforts, notre imagination ? J'ai l'impression que la tendance actuelle est d'accepter la métropolisation. S'il s'agit du phénomène que vous dites, c'est à dire s'il a vraiment des ressorts très profonds qui débordent de l'économie et qui touchent à des aspects sociaux, culturels et environnementaux, on n'y peut rien. En fait, on peut le gérer mieux mais on ne peut pas le combattre. Cela change un peu notre optique d'aménagement du territoire, qui a toujours cherché à contenir ce type d'évolution. Il faut donc peut être, en effet, une approche différente.

 

Dans ce que vous avez dit, il y a un point très préoccupant, c'est la métropolisation des élites, et des élites de toutes sortes parce que, en effet, elles trouvent, dans les métropoles, des opportunités, individuellement ou en couple, qu'on est hors d'état de leur offrir ailleurs. Et c'est un phénomène qui est amplifié par la mondialisation des systèmes financiers, qui fait que quelques métropoles financières dans le monde offrent des opportunités sans commune mesure avec ce que l'on trouve ailleurs. Et qu'on trouve peut être aussi dans le monde universitaire encore que ce soit moins évident car il y a des possibilités de décentralisation.

 

Il y a un seul contrepoids à ces opportunités plus grandes de la métropolisation, c'est le stress. Vous arrivez en Auvergne, votre degré de stress baisse de 25%. Ce qui économise beaucoup de choses du point de vue de l'usure nerveuse et physique, du point de vue de la liberté de réflexion etc... Est-ce que avec le temps, cette différence psycho-sociale va jouer un rôle ? Ce n'est pas impossible.

 

Prenons le cas de l'Auvergne : Clermont-Ferrand à une très mauvaise réputation, justifiée par le fait que la ville a été rendue hideuse par son urbanisation du début du siècle, et par celle de l'après guerre qui a été pire encore. Donc, lorsque quelqu'un est affecté en Auvergne, c'est une espèce de calamité pour la famille qui se demande comment elle va pouvoir échapper à ce spectre épouvantable. Et, une fois que les gens sont arrivés, ils ne veulent plus partir. Généralement, ils achètent quelque chose ou ils font construire et ils restent. A cause du mode de vie qui est très différent, puisqu'à 10 minutes du centre ville vous êtes sûr d'être dans une région sans stress, c'est à dire d'être à la campagne.

 

Est-ce que cela va jouer un rôle ? Est-ce qu'il va y avoir un freinage, un éclatement des métropoles, du fait de la fuite de la population vers la périphérie, qui est un phénomène tout à fait visible ? Il y a une espèce d'appréhension devant cette situation de métropolisation. Est-ce que cette appréhension jouera un rôle ? Nous le verrons.

 

Un cas m'a toujours frappé c'est le cas du Luxembourg. Voilà une petite entité qui avec 350 000 personnes, a réussi à entretenir une homogénéité, a accueilli quelques grandes entreprises, y compris en matière de sidérurgie, qui a un taux de chômage nul, qui fournit des élites raisonnables, puisqu'on recrute dans cette population un gouvernement, des dirigeants pour l'Europe etc.. Or il  n'y a là aucune métropolisation, puisque Luxembourg est une très petite ville, il faut le reconnaître. C'est un cas de figure sur lequel je reviendrai tout à l'heure pour montrer qu'il y a peut-être des types de développement, d'organisation différents de cet espèce de schéma lourd que vous avez évoqué.

 

L'idée qui parait directrice, que nous pourrions mettre en avant dans l'évolution à venir, c'est d'accepter les inégalités. Au lieu de dire "on va les réduire", on les accepte. Prenons nos régions (ou nos micro régions parce qu'il y aura, en effet, des redécoupages de cartes, il y aura des ensembles, des sous ensembles). Au lieu de dire : il faut les aligner les unes sur les autres, pourquoi ne pas dire : elles vont être différentes, et on accepte qu'elles soient différentes.

 

Nous avons un cas assez intéressant, vécu en Auvergne, c'est notre relation avec Rhône-Alpes. Rhône-Alpes est beaucoup plus grande que nous et plutôt plus riche. Encore que les auvergnats ont une capacité de dissimuler leur épargne qui rend toute comparaison difficile... Mais enfin, je crois quand même plutôt plus riche. Donc normalement, l'attractivité devrait jouer dans ce sens. Or il n'y a, en fait, aucun désir d'un rattachement quelconque ou d'une absorption par Rhône-Alpes. Il y a plutôt le désir de faire ce qu'il faut pour que cela ne se produise pas. On préfère donc maintenir une situation d'inégalité, même à son désavantage, parce qu'elle comporte d'autres contreparties. Et je me demande si, au lieu d'avoir cette idée très normative de l'aménagement du territoire, on ne devrait pas avoir une approche différente qui serait de bâtir de petites sociétés. C'est pour cela que j'ai pris le cas du Luxembourg.

 

Prenez le cas de l'Auvergne. Il y avait une société auvergnate au 17è ou au 18è siècle qui était plus cultivée qu'actuellement, qui écrivait plus, qui publiait plus, qui fournissait des savants, des philosophes qu'on retrouve dans nos manuels scolaires. Et qui avait un tissu propre, une relation avec le monde rural, mais également d'autres activités, judiciaires etc... Dans l'aménagement du territoire, on devrait avoir cette idée de reconstituer des tissus humains, c'est à dire des petites sociétés. Parce que ces sociétés pourraient se spécialiser en tant que sociétés et pas simplement en tant qu'outils économique (électronique, pièces d'avions etc) mais en fonction de modes de vie, de types d'organisations et ainsi de suite.

 

L'aménagement du territoire devrait être, à mon avis, d'abord une énorme décentralisation. Parce que la manière de lutter contre cette métropolisation des élites, c'est de rendre obligatoires les compétences locales. Par exemple, la gestion des monuments historiques est faite par des corps nationaux. On envoie des spécialistes généralement de bonne qualité. Si on nous transférait la compétence, nous aurions à recruter ces spécialistes. Ils auraient à s'installer, au moins une partie d'entre eux, (ils feraient des travaux, des colloques...) et donc on développerait des compétences. Si on transférait la totalité des responsabilités du tourisme aux régions, nous aurions des structures de marché, d'installations de communication, de rattachement à Internet, etc et nous les développerions sur un plan local.

 

Le meilleur aménagement du territoire, à mon avis, c'est une énorme décentralisation. Si vous transférez aux régions et aux métropoles (avec un partage à voir entre ce qui doit être métropolitain, et régional) un grand nombre de compétences, vous revitalisez la société locale car vous lui rendez des compétences. En faisant cela, vous lui donnez une vie. C'est  une idée qu'avait Michel d'Ornano qui était très juste.

 

Prenez l'Alsace : cette région a tout pour être mieux que le Luxembourg (population plus importante, situation bien meilleure, la capitale est beaucoup plus belle...). Il faut donc transférer à l'Alsace un maximum de compétences pour qu'elle arrive à bâtir ou à rebâtir une société qui aura son homogénéité, sa capacité de produire des élites. Je dirais que c'est la même chose des deux Normandies si elles voulaient bien s'unir. Si on leur transférait les compétences, on pourrait bâtir une société normande qui aurait ce qu'elle a eu : un rayonnement intellectuel, des écrivains, une vie culturelle, des grands musées... ce que nous ne pouvons pas faire dans l'état de centralisation qui est le nôtre.

 

Finalement, l'aménagement du territoire devrait pratiquement se limiter à une énorme décentralisation et une péréquation raisonnable des ressources. Parce que, avec la métropolisation, on arrive à une concentration des ressources, qui est perverse.

 

Vous connaissez notre projet Vulcania. On peut mettre 300 Vulcania dans le trou du Crédit Lyonnais....! Les déficits des grands établissements culturels parisiens, par rapport à nos budgets culturels régionaux, sont sans commune mesure. Il doit donc y avoir une péréquation raisonnable des ressources, parce que si elle ne se produit pas, il y a toutes sortes d'éléments dont nous ne pouvons pas jouer. Il est quand même étrange que le taux de la taxe professionnelle soit d'autant plus élevé en France que la région est une région qui normalement devrait se développer. Cela devrait être l'inverse, avec une forte péréquation, qui existe par exemple en Allemagne, et qui avait été envisagée au un moment de la préparation de la loi de