Les prélèvements obligatoires, et les perspectives de concurrence des régimes fiscaux dans l'Europe de la monnaie unique

 

Compte-rendu de la réunion du 1 er octobre 1997

 

 

Intervenants :

 

Valéry Giscard d'Estaing

 

Bernard Grand chef de la Task Force Prélèvements Obligatoires à la Commission européenne ( s'exprimant à titre personnel, ce qui ne saurait engager la Commission européenne )

Robert Baconnier, président du Directoire du Bureau Francis Lefebvre

Alain Lamassoure

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 Valéry Giscard d'Estaing

 

 

Premier point : on sait maintenant que l'Union Monétaire va se faire à la date prévue. La combinaison des déclarations faites à Weimar par les dirigeants français et allemands et la présentation du budget français, montrent bien que la ligne est celle de la recherche du critérium de Maastricht et qu'il sera vraisemblablement respecté. Donc, nous sommes sur la trajectoire de la réalisation de la monnaie unique à sa date, réunissant environ 11 pays et représentant  à peu près 78,5 % du PIB européen.

 

Deuxième point : on a consacré beaucoup de temps à l'approche de l'euro, des critères et très peu à la suite.

Certaines professions se sont préparées, notamment bancaires, financières, les marchés mais le milieu politique et décisionnel n'a pas beaucoup anticipé.

Jusqu'à présent, les grandeurs économiques essentielles, les prix, les coûts, les charges sont exprimées en monnaie nationale et donc pour chacune, elles sont difficilement comparables. Cela est obscurci par la méconnaissance que l'on a des taux de changes et par la situation de flottement des monnaies de certains pays.

Du jour où toutes ces réalités seront exprimées dans la même unité, l'effet va être brutal. On va voir apparaître des réalités économiques que l'on flaire plus ou moins mais que l'on n'arrive pas à intégrer dans nos démarches politico-économiques. Cela sera vrai également pour la fiscalité, encore que souvent, elle est exprimée en taux et en pourcentages.

Jusqu'à présent, les comparaisons sont assez complexes et on ne les maîtrise pas sur le plan individuel. C'est pourquoi, dans le sillage de l'euro, on va avoir un effet unificateur très fort.

 

Aussi, c'est à juste titre que nous avons décidé aujourd'hui de réfléchir à la comparaison des régimes fiscaux et des prélèvements obligatoires dans l'Europe de la monnaie unique.

 

 

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Bernard Grand

 

Même si le terme est un peu aride, et difficile à comprendre dans d'autres langues que le français, les prélèvements obligatoires forment un domaine passionnant. Non seulement par leur volume (plus de 40% du PIB de l'Union), mais surtout par leur diversité, qui reflète celle de 15 Etats membres aux histoires et aux choix politiques assez différents. Nous devons l'introduction de ce concept dans la sphère communautaire à Madame Scrivener, qui, à la Commission européenne ( 1989 - 94 ), était chargée de la fiscalité. Elle a voulu que l'on ait, au niveau européen, une optique des prélèvements fiscaux et sociaux qui ne soit pas compartimentalisée. Reprise et développée par M. Monti, l'actuel Commissaire en charge de ces questions, cette optique est ce qu'on appelle maintenant " l'approche globale ".

 

 

I - De la juxtaposition à la coopération

 

 

Comme vous l'avez dit Monsieur le Président, la monnaie unique est un accélérateur. Ses effets vont être brutaux en matière de comparaison des prix, des impôts, des taux d'intérêts. Conduisant à plus de transparence et de concurrence, elle est le complément naturel du marché unique.

La monnaie unique devrait donc pousser les pays européens à se mettre d'accord, aussi vite que possible, sur un certain nombre de choses en matière fiscale.

 

Mais comme monnaie unique signifie aussi politique monétaire unique, 2 écoles s'affrontent sur le rôle des politiques budgétaires et fiscales. Pour les uns, dès qu'il y a une politique monétaire commune, les autres politiques doivent s'aligner. Pour les autres, à partir du moment où la politique monétaire disparaît de l'arsenal des politiques économiques aux mains des gouvernements, il faut renforcer l'autonomie et l'indépendance de la politique fiscale de chaque pays.

 

Comme il y a du vrai dans les deux analyses, une voie moyenne, la coopération, mérite d'être explorée. En effet, et bien que cela puisse paraître paradoxal à première vue, c'est pour accroître leurs marges de manoeuvre, que les différents pays de l'Union ont intérêt à coopérer plutôt qu'à s'affronter en matière fiscale. L'objectif de cette coopération n'est évidemment pas l'harmonisation totale de tous les impôts et cotisations sociales. Beaucoup plus modestement, il s'agit de rendre compatibles entre elles ( et non pas identiques ) les politiques fiscales que vont mener les Etats membres. Ceux-ci poursuivent des buts communs auxquels ils ont souscrit dans le Traité, et notamment la croissance, la compétitivité, l'emploi.

Or ces objectifs, celui de l'emploi en particulier, sont d'autant plus difficiles à atteindre que, depuis plus de 15 ans, la structure des systèmes de taxation (prélèvements fiscaux et sociaux) s'est déformée dans la plupart des Etats membres du fait notamment d'une concurrence fiscale non contrôlée.

 

 

 

 

II - Une analyse des prélèvements selon leur type d'administration

 

 

La structure traditionnelle de prélèvements obligatoires distingue les impôts indirects, les impôts directs et les cotisations sociales. En pourcentage du PIB ( moyenne européenne ), ce sont 3 tiers presque égaux, les cotisations sociales étant un peu plus importantes.

 

 

                        Taxes directes                       Taxes indirectes                    Cotisations                                                                                                                           sociales

 

France            10                                           15                                           19

 

Allemagne       11                                           13                                           18

 

Europe            13,1                                        13,5                                        15

( moyenne )

 

 

Lorsque l'on procède à des comparaisons internationales, une certaine prudence s'impose : ainsi, le taux des prélèvements par rapport au PIB, est plus élevé en France qu'en Allemagne, mais il faut savoir qu'en Allemagne, les cotisations " retraite " sont, en partie, assurée par des réserves inscrites au bilan des entreprises. Elles sont de fait une obligation pour l'entreprise ( notons au passage que c'est une forme intéressante d'autofinancement ) mais elles ne sont pas comptées comme prélèvements obligatoires. On peut aussi relativiser le faible taux des prélèvements, au Royaume-Uni : le financement des retraites y est assuré plutôt par des mécanismes de marché ( fonds de pension ) que par des prélèvements sociaux. Mais à la différence des " réserves au bilan " en Allemagne, il est carrément hors entreprise : la conception britannique est de séparer les choses très nettement, même lorsqu'il s'agit d'un fond de pension spécifique à l'entreprise.

 

Les comparaisons internationales, en % du PIB, donnent cependant une première indication surtout si l'on compare les évolutions sur plusieurs années plutôt que les chiffres d'une seule année. D'une part, cela réduit les risques d'interprétations erronées, d'autre part c'est plus parlant. Ce l'est encore plus lorsqu'on met l'analyse, toujours en tendances, dans une perspective plus économique plutôt qu'administrative. C'est dans ce but qu'est développée à l'heure actuelle la méthode des taux implicites de taxation.

 

 

III - Une analyse de la pression effective selon la nature économique des bases taxables : les taux implicites de taxation

 

 

Il s'agit d'analyser comment les impôts et les cotisations sociales se répercutent ( au 1er de gré ) sur certaines fonctions économiques : la consommation d'une part, les facteurs de production ( travail, capital, énergie ) d'autre part.

Bien qu'encore perfectible, la méthode des taux implicites de taxation permet d'exprimer la taxation effective de ces fonctions économiques. Elle évite certaines mauvaises interprétations tout en permettant une certaine comparabilité internationale, au mois des évolutions dans le temps.

Le statistiques disponibles permettent, sans fausser exagérément les comparaisons internationales, de calculer la taxation effective de la  "consommation". Contrairement à l'impression fournie par l'évolution des taux nominaux des impôts ( TVA, accises, etc...) selon laquelle la taxation de la consommation aurait fortement augmenté au cours des années, elle est, en fait, d'une stabilité remarquable en France comme dans le reste de l'Union européenne.

Pour ce qui est des facteurs de production, les données statistiques permettent de distinguer le " travail dépendant " dont la taxation effective ( taux implicite ) n'a cessé de croître, et les " autres facteurs de production " ( capital, énergie, indépendants ) dont la taxation effective décroît depuis le début des années 1980. Cette dernière catégorie, devrait être subdivisée pour obtenir une mesure plus précise de la taxation effective du capital. Mais, il est raisonnable de penser que la baisse de la taxation effective du capital est déterminante dans la baisse mesurée pour la catégorie " autres facteurs de production ".

 

 

Cette évolution structurelle qui dure depuis plus de 15 ans, ne semble pas s'infléchir. C'est de plus une tendance assez générale dans l'Union européenne. Le graphique ci-dessous fait apparaître une sorte d'effet de ciseaux, un biais fiscal au détriment de l'emploi, car il ne peut qu'affecter les décisions des entreprises et constituer une des causes du chômage.

 

Face à une taxation de plus en plus lourde du travail, les chefs d'entreprise sont conduits, quand ils investissent en actifs physiques, à préférer systématiquement les investissements économisant le travail. Ils sont aussi conduits à investir en actifs financiers plutôt qu'en actifs physiques, surtout quand la demande est atone.

Ce comportement est une conséquence logique du biais fiscal. Or ce biais fiscal n'a probablement pas été voulu par les gouvernements européens ( à l'exception peut-être de celui de Madame Thatcher dans les années 80 ). Dans la plupart des cas, il semble avoir résulté d'une adaptation forcée à la concurrence fiscale.

 

Celle-ci a conduit à surtaxer la base la plus immobile, c'est-à-dire le travail. Par contre, les bases qui sont extrêmement mobiles et qui le seront encore plus avec une monnaie unique, c'est-à-dire l'épargne, les placements, les bases financières, se trouvent moins taxées. Point n'est besoin d'attendre un déplacement réel de ces bases : on baisse leur fiscalité, par anticipation en quelque sorte, par crainte de voir se produire, un tel déplacement. Ce faisant, on déclenche un processus incontrôlable, la course au  " moins disant " fiscal.

 

Même si l'augmentation relative des prélèvements sur le travail, alors qu'ils baissaient sur les actifs financiers, a pu être un des facteurs importants du chômage, celui-ci a aussi d'autres origines : rigidités des marchés du travail, formations inadaptées etc...Mais les politiques ( formation, flexibilité de l'organisation du travail ) développées dans de nombreux pays pour lutter contre ces faiblesses-là, auront-elles beaucoup d'effets si l'on conserve des systèmes de taxation qui structurellement, découragent l'emploi ? C'est fort douteux. Il faut donc inverser la tendance, ce qui implique de baisser la taxation du travail. Comme on ne peut pas la baisser partout, il convient de cibler les efforts sur le travail peu qualifié parce que, c'est là qu'il y a le plus de chômage.

Mais pour ne pas laisser " filer " les déficits publics, Il faut compenser ces baisses de recettes. Il y a deux manières de compenser : soit par la baisse des dépenses publiques, soit par l'augmentation de la taxation des autres bases.

En pratique, il faut combiner les 2 manières. Je ne m'étendrai pas, subsidiarité oblige, sur la baisse des dépenses publiques. L'autre voie, la compensation sur les autres bases taxables, implique que soit mis un terme à la concurrence fiscale dommageable entre Etats membres de l'Union.

 

Comment faire ? Il est un fait qu'au niveau européen, la règle de décision en matière fiscale est l'unanimité. Dans le passé, plusieurs approches partielles sur des impôts précisément délimités, et traités séparément, sont restés sans suite parce que la règle de l'unanimité bloquait quasiment tout progrès : il y avait toujours un pays qui pensait avoir à perdre si la proposition était acceptée et donc qui s'y opposait.

Pour relancer une démarche communautaire sur ces problèmes, le commissaire Monti,  a proposé en 1996 au conseil Ecofin une approche plus globale. Sur la base des travaux ainsi lancés, on est arrivé à une méthode permettant de négocier. Cette méthode fait l'objet aujourd'hui même d'une communication  de la Commission, que le conseil Ecofin examinera le 13 octobre.

Monsieur Baconnier a l'intention de vous en entretenir et je me limiterai, sur un document qui n'est pas encore officiel, à quelques mots.

A coté d'un code de conduite sur la taxation des entreprises, il comportera une démarche similaire sur la taxation de l'épargne, sur celles des intérêts et redevances entre sociétés et, sans doute aussi sur certaines taxes indirectes.

Pour conclure : si on attend que la monnaie unique soit là, les alignements des systèmes fiscaux se feront forcément, peut-être dans la douleur. Ne serait-il pas préférable de chercher à les faire progressivement, et de façon coordonnée ?

 

 

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V. Giscard d'Estaing :

 

Je n'avais pas bien vu jusqu'ici, cette pression qui existe sur les pays. La concurrence les oblige à alléger certaines familles d'impôts, et en contre-partie, il y a une réaction en hausse sur d'autres familles d'impôts. Sans doute y a-t-il là un facteur additionnel d'accroissement des charges sur le travail et donc, une des causes du chômage.

Si on regarde l'histoire des prélèvements dans notre pays, jusqu'aux années 1980, on a eu une augmentation qui nous a fait passer de 35 % à 40 %. Depuis, on est passé à 44,5 %.

L'écart avec l'Allemagne s'est maintenu. Il a été réduit à une certaine période puis, s'est reconstitué. Un écart de 3 points de PIB, c'est tout de même très important. On ne peut pas être à la fois derrière l'Allemagne avec un écart d' à peu près 50 % de PIB et en même temps avoir une surcharge de 2 ou 3 points des prélèvements obligatoires.

           

 

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Robert Baconnier

 

 

Il y a deux aspects dans le sujet :

            - Un aspect sur la compétitivité globale du système français par rapport aux autres

            - et le problème de la concurrence déloyale. C'est surtout ce volet qui fait l'objet de réflexions communautaires.

 

1 - La compétitivité globale du système français par rapport aux autres :

 

            a - Les différents prélèvements et leur taux :

 

Comme Monsieur Grand l'avait dit, comparer les prélèvements obligatoires n'a pas forcément une signification absolue. On l'a vu avec l'exemple du financement de la retraite.

Lorsqu'on parle de compétitivité du système, il faut aussi regarder comment l'impôt est appliqué dans les différents pays.

Au niveau global en France, le poids est extrêmement élevé. Tant que l'on ne se sera pas résolu à baisser les dépenses publiques, nous garderons un handicap.

Qu'en est-il de la structure?

Les prélèvements à la charge des entreprises représentent un pourcentage du PIB très supérieur à celui pratiqué à l'étranger.

Cela s'explique assez peu par l'impôt sur le bénéfice des sociétés, mais beaucoup par des prélèvements qui ne sont pas assis sur le bénéfice.

L'impôt sur les sociétés assis sur le bénéfice a été jusqu'à une date proche, favorable, puisqu'on était tombé à un taux de 33,3 qui visait les bénéfices distribués et les bénéfices non distribués. Cela le rendait donc infiniment plus favorable qu'en Allemagne. Par ce biais là, nous étions parvenus à un avoir fiscal à 100 %, alors que si nous avions essayé d'atteindre directement cet objectif, nous n'y serions jamais parvenus.

Nous avions donc à la fois un taux favorable et une base qui, comparée à celles de nos principaux concurrents, était relativement favorable en termes d'amortissements exceptionnels, de provisions réglementées etc ...

Depuis, nous avons eu une augmentation du taux pour arriver à 41,6 et au même moment, nous avons durci un peu la base de taxation, notamment en ce qui concerne les provisions réglementées. La situation est donc en train de s'infléchir dans un sens inquiétant, même si dans le 41,6%, il y a une partie de la surtaxe qui est présentée comme temporaire.

 

Deux autres prélèvements portant sur les entreprises ne sont pas assis sur les bénéfices.

Concernant la  taxe professionnelle, l'Etat en prend à sa charge environ 32 %. L'impôt est lourd, il y a eu des correctifs mais il reste très inégalitaire selon la localisation. Cette taxe est trop forte, disparate et psychologiquement, elle est un frein gigantesque à l'investissement, notamment pour les investissements étrangers.

Concernant les cotisations sociales, on peut s'interroger. Est-ce que c'est une charge des employeurs, est-ce que c'est un charge du salarié ? La tendance est de considérer que c'est plutôt une charge du salarié. Les statisticiens considèrent qu'entre une augmentation des cotisations employeurs et des cotisations salariales, à l'instant T, ce n'est pas le même impact, mais qu' en gros, l'impact sur les salaires est à peu près le même dans un délai de 3 ans, sauf quand on arrive au niveau des salaires réglementés.

Le vrai problème se situe au niveau des salaires proches du SMIC, parce que là, l'ajustement possible entre salaire direct et indirect ne joue pas.

Qu'en est-il du coût du travail ? Toutes les statistiques montrent qu'il est inférieur en France à ce qu'il est dans beaucoup de pays, excepté en Angleterre.

Des charges importantes au niveau de la sécurité sociale sont un élément de coût mais ce que l'on constate, c'est que cela se traduit par une faiblesse relative des salaires directs. Le seul niveau de salaire où cet ajustement ne joue pas du tout concerne les salariés peu qualifiés compte tenu du plancher que constitue le SMIC.

Le problème du coût du travail est très important lorsqu'on parle de compétitivité.

Dans nos impôts, ceux qui n'ont pas, finalement, une importance majeure en termes de compétitivité, ce sont effectivement la TVA et les accises.

 

Donc, jugement global : sur le plan des textes et sur le plan des taux, nous n'avons pas un système très compétitif mais, les efforts qui ont pu être faits pour essayer de baisser le coût du travail, notamment au niveau des salariés peu qualifiés, vont dans le bon sens.

 

            b - Manière d'appliquer ces prélèvements :

 

En termes de procédure et en termes de contrôle, il y a de grandes différences selon les Etats et cela peut jouer un rôle de dissuasion, notamment à l'égard des entreprises.

 

En termes de procédure, nous allons mettre l'accent sur le problème de l'insécurité fiscale.

Par rapport à d'autres pays européens, on constate, d'une part, qu'on a un peu abusé en France de la rétroactivité et que le Conseil Constitutionnel a fait preuve, jusqu'à aujourd'hui, d'un relatif laxisme dans ce domaine. D'autre part, on constate également la réticence de l'administration à prendre position non seulement sur des questions de fait mais même sur des questions de droit. Le " ruling " n'est pas une pratique française, pourtant nous avons le socle législatif qui permet de le faire.

 

Pour le contrôle, l'administration française s'enorgueillit de l'efficacité de celui-ci.

N'est-ce pas aujourd'hui un handicap ? Lorsqu'on regarde ce qui se passe en Allemagne, sachant que toute l'application fiscale relève des Länder, on constate que beaucoup d'entreprises se sont délocalisées de la Rhénanie vers la Bavière parce que les pratiques sont très différentes, beaucoup plus souples. Donc, on voit là que le fait d'être efficace peut constituer un handicap.

Bien évidemment, il y a des aspects juridiques. Les pouvoirs de l'administration en France sont plus grands que dans la plupart des autres pays. Cela ne tient pas toujours au droit fiscal mais parfois au droit constitutionnel, au droit bancaire.

Cela a une incidence sur l'assistance administrative entre les Etats puisqu'on ne peut donner que ce qu'on a. Donc, si les moyens des Etats sont très différents, la France sera peut-être très fortement donneuse mais elle sera peu receveuse.

 

A coté de ces aspects juridiques, il y a les aspects organisationnels, c'est-à-dire la volonté de se servir des moyens dont on dispose. En France, on a cette volonté, il n'est pas sûr que tous nos voisins l'aient.

Il faut tout de même être prudent. Les anglais connaissent assez peu le contrôle fiscal des impôts directs des entreprises, en revanche, en matière de TVA, ils sont extrêmement efficaces. C'est fait par la douane.

 

Donc, sur l'aspect compétitivité globale, un jugement un peu pessimiste, mais en sachant qu'il y a eu des efforts faits.

 

2 - Le problème de la concurrence déloyale.

 

C'est un problème qui a été posé par les Etats de la Communauté qui se considèrent comme sérieux, notamment la France et l'Allemagne.

 

Que vise-t-on en parlant de concurrence déloyale ?

Il faut distinguer cette concurrence fiscale déloyale, de la délocalisation proprement dite. Quand on parle de délocalisation d'activités, à priori, ce sont des activités qui partent pour bénéficier de coûts de main d'oeuvre moins élevés. Il y a un vrai transfert de production de biens ou de services. Tandis que là, ce qui est visé dans cette concurrence fiscale déloyale, ce sont des détournements artificiels d'investissements mobiles.

 

Quelques exemples : les régimes qui sont souvent cités sont tout d'abord, les holdings des Pays-Bas où il y a un régime très favorable pour les gains en capital et également pour la circulation des flux financiers, compte tenu notamment du réseau de conventions fiscales agencées par pays.

Il y a également les fameux centres de coordinations belges ou encore les centres de logistiques, un certain nombre de mesures non transparentes, comme la pratique du ruling aux Pays-Bas, les holdings du Luxembourg, et enfin le régime Irlandais des investissements. En Irlande, il y a eu une volonté communautaire de développement qui a réussi puisqu'elle s'est industrialisée très rapidement. Du coup,  les régimes d'incitation qui ont subsisté, sont devenus extrêmement favorables.

 

Quels sont les moyens qu'utilisent les Etats pour se défendre ?

En France, il y a 2 grands moyens : imitation et privation d'effets.

L'imitation : c'est de se dire, puisque ces pays ont inventé des régimes favorables, pourquoi on n'en ferait pas autant ? Les opérateurs économiques ne pourraient alors que se réjouir. Il y a évidemment quelques limites en termes de principes fiscaux, d'équilibre budgétaire. On n'est pas allé jusqu'à exonérer les gains en capital.

On peut prendre l'exemple du régime des quartiers généraux : ce régime a été introduit en France par une simple instruction ministérielle, non publiée, en 1975. On avait même créé, à cet effet, une structure administrative à la direction des vérifications nationales. Il a été modifié en 1987. Il consiste, compte tenu de la difficulté de déterminer le bénéfice de cette structure, à déterminer forfaitairement une marge bénéficiaire à partir des frais de fonctionnement. En 1987, ce régime a été assoupli. On a autorisé les entreprises françaises à  créer elles-mêmes des quartiers généraux alors que cela ne concernait que les entreprises étrangères.

Notre régime reste cependant moins intéressant qu'en Belgique : par exemple, en France, les quartiers généraux n'ont pas le droit d'avoir d' activités financières, et cela n'a pas été modifié, alors qu'en Belgique, l'essentiel de leur activité est constitué par les activités financières.

 

Il y a aussi la dissuasion ou l'annulation des effets. On peut prendre l'exemple d' un texte qui date de 1979, l'article 209 B du code général des impôts qui taxe en France, entre les mains de la société mère française, les bénéfices réalisés par les filiales situées dans les paradis fiscaux. On a créé un véritable régime d'imposition qui, avec la suppression du contrôle des changes, a pris de l'ampleur. Aujourd'hui, ce régime s'applique à toutes les filiales détenues dans des paradis fiscaux à plus de 10 % et même aux établissements. Il y a bien sûr des clauses de sauvegarde : s' il y a une véritable activité localement, cela ne s'applique pas, mais, s'il n'y a pas d'activité pour le marché local, à ce moment-là, les bénéfices sont taxés en France. C'est une imposition séparée, c'est-à-dire que, même si l'entreprise française est déficitaire, elle ne pourra pas compenser les bénéfices réalisés, par exemple aux Bahamas, avec les déficits français.

Les services de vérification commencent à appliquer ces dispositions pour des entreprises bénéficiant de régimes agréés par la Communauté. Dès le début, on l'avait appliqué aux holdings luxembourgeoises parce qu'elles n'étaient pas visées par la convention fiscale franco-luxembourgeoise. Mais maintenant, on commence a l'appliquer pour la Hollande et pour l'Irlande.

 

L'approche communautaire : les Etats comme la France et l'Allemagne ont posé les problèmes de compétition fiscale sur un plan général, mais, il y a eu une entente pour se focaliser sur ces problèmes de concurrence déloyale.

 

Il y avait d'autres idées possibles : il y a quelques années, il y a eu un rapport Ruding. Ce dernier avait proposé beaucoup de choses au niveau communautaire en matière de fiscalité et notamment, un impôt minimal. Cela n'avait pas fait plaisir au pays dont il était originaire, et le rapport a été enterré à l'époque de Madame Scrivener.

Autre idée : dans le paquet global, il y aurait un code de conduite sur ce qu'on peut faire et sur ce qu'on ne peut pas faire, et qui viserait les comportements de certains Etats. Le problème est de savoir quel sera le caractère contraignant de ce code de conduite.

Pour la France, la Commission devrait tenir compte de ce code de conduite dans l'instruction des aides communautaires aux Etats. C'est l'exemple irlandais. L'Irlande va se trouver visée. Il est possible que du coup, elle décide d'instituer un impôt sur les sociétés à 12 %. La réponse de la France et de l'Allemagne pourra alors être de dire : si vous êtes capables de supporter un impôt sur les sociétés de  12 %, c'est que vous n'avez plus besoin des aides communautaires.

 

La conséquence de l'euro : d'après le SLF, il n'aura pas d'incidence immédiate sur la fiscalité, il faudrait une véritable volonté politique.

De notre coté, nous avons la question de l'avoir fiscal : il est un peu dans le collimateur dans certains milieux européens parce que c' est une mesure nationale. Même la France en fait bénéficier les actionnaires étrangers, elle ne fait pas bénéficier ses propres résidents d'un avoir fiscal identique sur les dividendes reçus d'actions placées en Allemagne ou ailleurs. En d'autres termes, cela favorise le placement dans l'Etat qui accorde l'avoir fiscal. Certains soutiennent que c'est discriminatoire. Les hollandais restent farouchement hostiles à ce système et souhaitent une exonération de tous les dividendes reçus de l'intérieur ou de l'extérieur.

 

 

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Alain Lamassoure :

 

Je souhaite présenter 3 remarques :

 

- Le tableau montrant l'évolution de l'imposition du travail et des autres facteurs permet de tirer 2 orientations politiques très différentes.

L'une consiste à dire : pour alléger le coût du travail,  il faut augmenter l'imposition des autres facteurs.

L'autre consiste à dire : pour alléger le coût du travail, il faut baisser les dépenses publiques.

Cela va être un grand débat, en France et ailleurs.

 

- On a vu la difficulté majeure de rapprocher les systèmes fiscaux, mises à part la TVA et les accises qui relèvent de la compétence nationale et non communautaire. Cela ne peut être qu'une décision prise à l'unanimité. On a essayé de tourner la difficulté en parlant de code de bonne conduite.

En quoi consiste-t-il ?

Ou bien, il y a un consensus pour l'adopter, ou bien, ce qui est plus vraisemblable, il n'y a qu'une majorité à être d'accord.

Quelle en sera la portée juridique ?

On serait tenté de dire : essayons de faire sauter la règle de l'unanimité, et restons au coeur des compétences nationales.

Les parlements nationaux et les gouvernements qui avec l'Union monétaire, ont fait l'abandon de la compétence nationale sur la politique monétaire , auront beaucoup de mal à accepter une forme, même limitée, de transfert de souveraineté en matière fiscale.

 

- Concernant les problèmes de concurrence déloyale sur l'imposition de l'épargne et des sociétés, je me demande si nous n'aurions pas intérêt à étudier la possibilité de rendre communautaire l'impôt sur les sociétés. Je pense que l'Union européenne a besoin d'inventer de nouvelles ressources propres et donc a besoin de lever un impôt européen.

 

 

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V. Giscard d'Estaing :

 

Il me semble que dans les mois à venir, la lutte contre les pratiques abusives est quelque chose qui, de toutes les façons, doit être poursuivie avec détermination. De ce point de vue, la très bonne entente franco-allemande, et britannique également, doit se poursuivre. C'est par des moyens de pression que l'on pourra arriver à traiter les 2 ou 3 problèmes qui se posent. Ce sont, il est vrai, des pratiques insupportables. La situation de quasi exonération dans tel ou tel pays interne à l'Union européenne n'est pas tolérable à moyen terme. Il y a là un champ d'actions communautaires par nature.

 

Rendre notre système fiscal compétitif :  l'idée que l'Union européenne va rendre tous les systèmes fiscaux compétitifs est une approche intéressante, utile. Mais nous buterons toujours sur la règle de l'unanimité. Il n'est pas réaliste de penser qu'on en sortira. La règle de l'unanimité est un tabou allemand, probablement français également. D'ailleurs, avec l'élargissement de l'Europe, il n'est pas imaginable que les taux d'impôts soient fixés par les futures majorités  européennes. Nous irions vers des situations très fantaisistes.

Il faut savoir que nous sommes dans un système ou l'unanimité va rester la règle. Le problème est alors national : comment ajustons-nous notre dispositif pour le rendre plus compétitif ? On peut avoir un effort communautaire pour rendre les systèmes plus comparables et en même temps nous rapprocher, par notre propre démarche, de cet objectif présenté sur le plan communautaire. La France devrait avoir un objectif de compétitivité fiscale, comme l'Allemagne s'en est donné un.

Il faut, dans la période prochaine, du côté français et dans le sillage de la création de l'euro, qu'il y ait un effort national pour rendre notre fiscalité compétitive, en particulier celle sur l'épargne.

 

Beaucoup des choses que vous dites seraient probablement réalisables dans la future zone euro, mais ne seront par réalisables dans l'Union européenne. La future zone euro aura des contraintes particulières. Et donc, le fait que cette zone se donne des règles, et en particulier sans renoncer à la règle de l'unanimité, cela peut avoir une certaine vraisemblance. Alors que changer les règles dans la future grande Europe est quelque chose qui a beaucoup moins de justification et qui semble, sur un plan juridique, être très difficile. C'est pourquoi, nous pourrions avoir l'idée de réfléchir à ce qui est spécifique à la zone euro en matière d'harmonisation fiscale et des procédures à imaginer ou mettre en oeuvre pour y parvenir.