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VERSION PRONONCEE |
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Intervention de V. GISCARD d’ESTAING
Parlement
européen
(Commission des Affaires Constitutionnelles)
Mardi
17 Juillet 2007 à Bruxelles
Je
remercie le Président de la Commission des Affaires constitutionnelles, et ses membres
de leur invitation à échanger nos réflexions sur les travaux de la prochaine
Conférence intergouvernementale.
En
le faisant, le Président Leinen a certainement pensé à ma qualité d’ancien
Président de la Convention européenne.
Je
ne parle pas en son nom, parce qu’elle ne s’est pas réunie, et d’ailleurs, vous
comptez parmi vous d’éminents membres de la Convention européenne, que je
salue.
Mais
le projet de mandat fait de constantes allusions au texte de la CIG de 2004,
qui s’inscrit elle-même dans le sillage de la Convention, ce qui nous autorise
à présenter certaines réflexions sur le mandat de la CIG.
On a beaucoup insisté sur la « nouveauté » de la décision
du Conseil
En
réalité, c’est le processus lancé par la Déclaration de Laeken, les 14 et 15
Décembre 2001 qui se poursuit. C’est le même Conseil qui a approuvé la
Déclaration de Laeken :
-
convoqué la Convention européenne, - approuvé en Mai 2003 ses propositions, -
conclu à l’unanimité la CIG de 2004, - et appelé à la ratification du projet de
Traité.
Ce
processus a été dérouté par les deux référendums négatifs en France et aux
Pays-Bas
et
par l’opposition nouvelle de la Grande-Bretagne et de la République Tchèque.
Mais il ne faut pas se tromper : le processus reste le même : plus de
90 % des termes figurant dans le mandat proviennent de la Convention européenne
ou de la CIG de 2004.
L’inspiration européenne de ce mandat est en retrait par rapport à la
Déclaration de Laeken sur deux points importants :
A.
Alors que la Déclaration de Laeken posait
«la question de savoir
si cette simplification et ce réaménagement ne devraient pas conduire à
terme à l’adoption d’un texte constitutionnel ? Quels devraient être les
éléments essentiels d’une telle Constitution ? ».
Le
mandat de la CIG réplique sèchement : « le concept constitutionnel
qui consistait à abroger tous les traités actuels pour les remplacer par un
texte unique appelé Constitution est abandonné ». Et le mandat développe plus
loin ces points en précisant : « les traités n’auront pas de caractère
constitutionnel. » La terminologie qui y sera utilisée reflètera ce
changement : le terme « Constitution » ne sera pas utilisé.
Et le texte va jusqu’à affronter le ridicule en indiquant que « les
traités modifiés ne contiendront aucun article mentionnant les symboles de
l’Union européenne, tels que le drapeau, l’hymne ou la devise ». D’où viennent
ces propositions ? Je n’ai entendu aucune déclaration des partisans du
« non » en France, réclamant la disparition du drapeau de l’Europe.
D’où viennent ces propositions ?
B.
Le deuxième retrait par rapport à Laeken porte sur la « dispersion »
des traités. La Déclaration précisait : « L’Union européenne
fonctionne actuellement avec quatre Traités. Les objectifs, les compétences et
les instruments politiques de l’Union se trouvent dispersés dans l’ensemble de
ces traités. Si l’on veut plus de transparence, une simplification est
indispensable ».
Or
le mandat de la CIG propose de remplacer le Traité institutionnel par trois
Traités :
-
Un Traité dit « modificatif » - nom peu exaltant - qui devra être
ratifié, et qui introduira des changements dans deux Traités existants, qui
seront conservés, quoi que profondément modifiés, sans que cela appelle,
semble-t-il, de ratification. C’est d’ailleurs un point qui sera contesté.
-
Le Traité de Rome deviendra - et je le dis avec un peu de mélancolie - le
« Traité sur le fonctionnement de l’Union », et sera dépouillé de la
partie institutionnelle, qui faisait sa remarquable originalité.
-
A l’inverse, le Traité de Maastricht, ratifié par référendum en France,
deviendra le « Traité sur l’Union européenne. Les dispositions concernant
l’Union économique et monétaire qui en constituent l’essentiel seront
déménagées en direction du Traité de Rome, sans que ceci appelle, semble-t-il,
de ratification.
Les
citoyens européens auront à naviguer entre ces deux Traités, et le
« Traité modificatif», sans qu’on aperçoive de distinction évidente.
Ainsi
la demande de « simplification » du Traité constitutionnel – texte
unique – aboutira à trois Traités différents. Si on en additionne la longueur
de ces trois Traités, il apparaît que celle-ci sera supérieure au texte issu de
la CIG de 2004, et donc que l’espoir de simplification ne sera pas réalisé.
Il
est d’ailleurs intéressant d’attirer l’attention sur un fait curieux :
l’on entend souvent affirmer que l’Europe serait trop éloignée des citoyens, ce
qui n’est pas faux. Mais si vous regardez les sondages, comme par exemple le
dernier Eurobaromètre publié en juin 2007, vous constaterez que les citoyens
répondent aux questions mais que leurs réponses ne sont pas prises en compte.
Ainsi,
78 % des Européens interrogés affirment que le drapeau européen est une bonne
chose. L’idée d’une Constitution recueille également un soutien majoritaire
presque partout dans l’Union (66 %), y compris en France (68 %). Et cela est
ignoré. Phénomène curieux dans une société où l’audiovisuel prime pourtant sur
le politique.
Aussi, on peut s’interroger, et ce point intéresse votre Commission,
sur l’origine de la proposition d’établir deux Traités.
-
Elle ne vient pas de la Présidence allemande : hommage à sa compétence, sa
persévérance et son ouverture d’esprit. J’ai relu toutes ses
déclarations : Angela Merkel n’a jamais parlé de deux Traités.
-
elle ne vient pas des demandes françaises qui portaient sur un mini Traité,
puis un Traité simplifié, évidemment unique : les deux premières parties,
et une troisième partie allégée,
-
et pas non plus de la Commission, ni du Parlement qui n’ont pas fait de
proposition dans ce sens.
En
réalité, c’est la reprise par le Secrétariat du Conseil d’un ancien projet,
antérieur à Laeken, consistant à avoir deux Traités : l’un contenant les
dispositions fondamentales, pratiquement intouchables, et l’autre reprenant les
dispositions secondaires, qui seraient plus faciles à réviser.
Il
ne semble pas que ce soit le cas pour les deux Traités qu’on nous propose.
-
il y a des dispositions fondamentales dans les deux :
-
le Traité de Rome cesse d’être fondateur, mais il conserve des dispositions
fondamentales, telles que les règles de concurrence, et le commerce
international, et reçoit les articles qui établissent l’Union économique et
monétaire, qui ont été ratifiés dans le Traité de Maastricht. Par rapport à la
CIG de 2004, il connaîtra, en plus, 24 modifications ;
-
le Traité sur l’Union européenne hérite, de son côté, du dispositif
institutionnel qui figurait dans le Traité de Rome, depuis Rome jusqu’à Nice.
Quant
aux procédures de révision, il semble que ce soit exactement les mêmes pour les
deux Traités. Ce sont d’ailleurs celles qui ont été proposées par la Convention
européenne.
Les
deux Traités sont d’égale valeur juridique. Pourquoi pas un seul Traité, en
deux parties ?
Je
crois que la seule raison est qu’il ressemblerait trop au Traité
constitutionnel, dont on cherche à effacer l’image.
Venons-en, en effet, au contenu :
Les innovations par rapport au
texte de 2004 sont très limitées, et souvent plus apparentes que réelles :
Exemples :
-
les services publics. Texte non modifié, mais addition d’un protocole, qui
aurait pu être ajouté au Traité constitutionnel.
-
la primauté du droit communautaire. Article supprimé, mais contenu repris à
l’identique par une « déclaration de la Conférence » ;
-
la référence à la « concurrence libre et non faussée » disparaît du
nouvel Article 3 (on satisfait ainsi le corps électoral) mais un protocole
annexé aux Traités précise que « les hautes parties contractantes, compte
tenu du fait que le marché intérieur défini à l’Article 3, comprend un système
garantissant que la concurrence n’est pas faussée, …. sont convenues que
l’Union, à cet effet, prend si nécessaire des mesures…
D’autres
propositions concernent le rôle des Parlements nationaux dans le contrôle de
l’application du principe de subsidiarité. Elles sont modestes, mais vont dans
la bonne direction, en s’inscrivant dans la ligne tracée à la Convention
européenne par votre collègue Mendès de Vigo. Il est particulièrement qualifié
pour les analyser.
J’en
viens au cœur du sujet : les propositions institutionnelles
figurant dans la première partie du Traité constitutionnel.
Le
mandat est bref, mais précis à leur sujet : les dispositions constituent
le titre III du nouveau Traité sur l’Union européenne. On en reste au texte
adopté par la CIG de 2004, qui reprenait les propositions de la Convention
européenne.
Le
mandat les énumère :
-
le Parlement européen – nouvelle composition,
-
le Conseil européen ; transformation en une institution, et création de la
fonction de Président stable ;
-
le Conseil : institution du vote à la double majorité, et changement
apporté au système de présidence semestrielle ;
-
la Commission européenne : nouvelle composition, et renforcement du rôle
du Président ;
-
le Ministre des Affaires étrangères de l’Union : création de la nouvelle
fonction, dont la dénomination devient : Haut représentant de l’Union pour
les Affaires étrangères et la politique de sécurité.
Sur
tous ces points, le texte de la CIG de 2004 devra rester inchangé.
***
Cette
rapide analyse du texte montre que les innovations portent essentiellement
sur la présentation :
Plusieurs
Traités au lieu d’un seul, renoncement à la présentation d’un document
constitutionnel.
Mais le contenu des propositions de la Convention européenne, et de
la CIG de 2004, reste pratiquement inchangé, avec des rectifications mineures, prenant
souvent la forme de protocoles.
Le
travail à accomplir désormais au sein de la CIG, et auquel vos éminents
représentants pourront contribuer, de manière décisive, c’est que
-
la CIG ne s’écarte pas de son mandat, sous l’effet de manœuvres ou de combats
d’arrière-garde,
-
et que le texte respecte scrupuleusement celui des Articles de la CIG de 2004,
chaque fois que le mandat le prescrit.
Si
ce résultat était obtenu, sur le long parcours du processus de Laeken, la forme
aurait été modifiée - en bien ou en moins bien (ce qui était difficile à
comprendre sera désormais impossible à comprendre…) mais la substance aura été
préservée.
Or
c’est cette substance qui donnera ses meilleures chances à la poursuite de
l’Union de plus en plus étroite de l’Europe.
V. Giscard d’Estaing