LE POINT (7/4/2007)
Valéry Giscard d’Estaing
Propos recueillis par Pierre Beylau et
Marc Nexon.
Le Point :
Cinquante ans après la signature du Traité de Rome, l’Europe d’aujourd’hui
est-elle conforme au rêve des pères fondateurs Robert Schumann et Jean
Monnet ?
Valéry Giscard
d’Estaing : Il existait, à l’époque, plusieurs rêves. Jean Monnet voulait
construire les Etats-Unis d’Europe. Robert Schumann imaginait une forme
démocratique du Saint Empire Romain Germanique. Nous sommes, bien sûr, loin de
ces projets. Mais, après tout, il a fallu plus d’un siècle aux Etats-Unis pour
se constituer. L’objectif, pourtant, est en partie atteint. Nous voulions une
Europe en paix. Nous l’avons. C’est un acquis historique considérable. Qui
pense désormais à déclarer la guerre à son voisin ? Personne. Même parmi
les partis extrémistes. En revanche, nous n’avons pas beaucoup avancé dans la
construction d’une Europe politique.
Le Point : Quels
ont été les freins ?
V.G.E. : Deux
éléments ont contribué à freiner cette construction. Jusqu’à la fin des années
quatre-vingt, nous nous consacrions à l’Europe de l’Ouest. Et c’est tout.
Personne n’avait imaginé la chute du rideau de fer et du mur de Berlin. Il y
avait bien dans le Traité de Rome une phrase stipulant qu’il devrait
s’appliquer « le moment venu » à toute l’Allemagne mais c’était
plutôt une pétition de principe. Alors, certes, on a eu raison de décider très
vite que les anciens pays de l’Europe de l’Est avaient vocation à entrer dans
l’Union. Mais il aurait fallu, à mon sens, adopter une démarche plus prudente,
plus élaborée. D’abord, informer les peuples. Jamais l’opinion française n’a
été mise au courant du bien-fondé de l’élargissement.
On aurait dû aussi
alerter les pays candidats. Par exemple, à cette date on savait que la règle
d’un commissaire par pays n’était pas raisonnable. Il fallait le leur dire. Du
coup, ils se sont imaginés intégrer l’Europe statique des années 80 alors que
nous étions en pleine réflexion sur nous-mêmes. En somme, on a privilégié une
démarche bureaucratique sans véritable vision politique. Cela ne pouvait donner
qu’un résultat ambigu. Le second frein a été le durcissement de la position
britannique, sous l’influence de Madame Thatcher.
Le Point : Quel
intérêt à pousser davantage l’intégration ?
V.-G.E. : Nier
l’Europe, c’est se condamner à l’insignifiance. La taille critique pour exercer
une influence n’est plus le pays mais l’Europe. Nous le voyons bien lors des
grandes négociations internationales sur le commerce avec la Chine ou sur le
trafic aérien avec les Etats-Unis. Nous éprouvons immédiatement le besoin de
faire front. Regardez les titres de la presse internationale ! Ils
prennent déjà en compte cette nécessité. Et se réfèrent de plus en plus à
l’« EU ». (« European Union »).
Or, la Constitution
européenne nous donne les moyens juridiques de cette dimension critique.
Jusqu’ici, le fait
d’être incapable de fonder une union politique nous a considérablement
affaiblis. Un exemple : A vingt-sept Etats membres nous avons un PIB
supérieur à celui des Etats-Unis. Or, nous sommes loin d’avoir un poids équivalent
à celui des Etats-Unis dans le commerce mondial. Autre cas : les européens
sont les premiers donateurs et prêteurs au monde. Or, ils sont régulièrement
écartés des présidences des institutions financières au profit des Américains.
Le Point : L’Europe
n’a-t-elle pas tendance à s’occuper de choses qui ne la regardent pas ?
V.-G.E. : C’est
une évidence. Nous souffrons d’une confusion permanente des genres. Et
d’allers-retours trop fréquents entre les législations nationales et la
législation européenne.
En fait, Bruxelles a
su habilement utiliser certains articles du Traité de Rome, parfois un peu
flous, et qui l’autorisent à intervenir dans des domaines de compétence
nationale.
Voilà pourquoi
l’Europe se mêle, par exemple, de la chasse au gibier sédentaire, une question
dont on ne voit pas en quoi elle aurait une dimension européenne. Il a fallu le
zèle d’un chef de bureau pour aboutir à cette situation extravagante !
C’est pourtant de la compétence des Etats, dans tous les Etats fédéraux ?
Délimitons les compétences des uns et des autres une bonne fois pour
toutes ! Si l’opinion s’aperçoit que Bruxelles agit dans son dos, elle
s’en souvient. Et pour longtemps. Voilà comment l’Europe se coupe des citoyens.
Attention cependant à
nos propres contradictions ! On ne peut pas à la fois réclamer une Europe
sociale et être décidé à conserver son Smic et son système de retraites. Ce
sont des sujets dont je pense qu’ils doivent continuer à être traités au niveau
national.
Beaucoup de
difficultés de cette nature pourraient être évitées si les gouvernements des
différents pays n’avaient pas déserté l’exécutif européen. Regardez les
conseils à Bruxelles ! Les ministres des affaires étrangères ne s’y
rendent plus. Il y a trente ans, ils ne manquaient pas une séance !
Résultat, les Etats ne savent plus dire non. Dès qu’une proposition est
avancée, un murmure confus s’élève et on décide de mettre en place un groupe
d’étude.
Le Point : José
Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a pourtant promis de
faire ménage parmi les textes de loi européens...
V.-G.E. : L’idée
est bonne. Mais il a du mal à la mettre en oeuvre. Comment voulez-vous qu’il en
soit autrement avec une commission aussi lourde ? Vous avez un commissaire
par pays, souvent d'ailleurs de bonne qualité. Il possède un bureau. Il est
forcément là pour imaginer des textes. Que peut-il faire d’autre ? C’est
sa raison d’être !
Le Point : Kohl,
Mitterrand, Chirac... Comment jugez-vous leur relation à l’Europe ?
V.-G.E. : Il y a
eu un passage à vide évident au moment où Margaret Thatcher a accédé au
pouvoir. Son approche de l’Europe a été totalement négative. Heureusement ce
trou d’air a été compensé par Jacques Delors, un très bon président de la
Commission européenne. La bonne entente entre Kohl et Mitterrand a aussi permis
de surmonter des difficultés. Mais, en réalité, tous deux n’ont pas beaucoup
fait avancer l’Europe. Ils ont poursuivi dans le sillon tracé. Avec un accident
de parcours lorsqu’ils ont affiché leur désaccord sur la réunification
allemande. Un épisode souvent passé sous silence.
Après cette période,
c’est le coup d’arrêt. On ne trouve plus d’homme d’Etat engagé dans la
construction européenne.
Le Point :
Peut-on dire que la Grande-Bretagne a obtenu l’Europe qu’elle souhaitait ?
V.-G.E. : Oui, les
Britanniques ont atteint leur objectif. Un objectif ambivalent : être à la
fois dans le système européen et empêcher tout progrès de l’intégration.
Le Point :
Comment jugez-vous les propositions des principaux candidats à l’élection
présidentielle sur l’Europe ?
V.-G.E. : Les
candidats évitent de trop s’impliquer sur un sujet aussi difficile. On ne peut
pas leur reprocher une certaine prudence. N’oublions pas que dans cette affaire
la France est totalement isolée. Dix-huit pays ont déjà ratifié la Constitution
européenne et quatre autres s’apprêtent à le faire. Sur vingt-sept Etats
membres cela compte ! La France perd de son influence. On voit d’ailleurs
que ces derniers temps ses propositions n’ont pas soulevé beaucoup d’intérêt
auprès de nos voisins. Quand on se souvient que c’est elle qui a lancé l’idée
de la monnaie unique, ou de l’élection du parlement européen au suffrage
universel ! Où est sa voix aujourd’hui ?
Le Point : Et
l’idée de Nicolas Sarkozy d’un Traité simplifié ou mini Traité destiné à
relancer la Constitution européenne ?
V.-G.E. : Ce qui
ne me paraît pas réaliste, c’est de renégocier un texte. Personne ne
l’acceptera. Les Etats qui ont ratifié la Constitution refuseront de revenir
sur leur engagement. Et on les comprend. Quant à ceux qui ne l’ont pas
ratifiée, ils accepteraient de rouvrir le débat à la condition de pouvoir
assouplir le texte comme les Tchèques
ou les Britanniques le voudraient. Et, évidemment, le résultat n’irait pas dans
le sens souhaité par la France. Bref, la France n’a pas d’allié dans cette
négociation.
Par ailleurs, le
projet de Constitution est une construction fine, où chacun a fait des
concessions. Si vous ouvrez les chapitres les uns après les autres, vous
détruisez un consensus qui a été extrêmement difficile à obtenir. Les uns
voudront maintenir la présidence tournante. Les autres souhaiteront que le
ministre des affaires étrangères de l’Union soit baptisé autrement. C’est la
boîte de Pandore ! La question n’est donc pas de changer le texte mais de
savoir comment ratifier le texte.
Nicolas Sarkozy, pour
sa part, veut séparer ce qui relève du fonctionnement des institutions du
reste. Il me semble qu’il va plus loin que les autres dans l’élaboration d’une
solution.
Le Point : Est-on
encore pour longtemps dans l’impasse ?
V.-G.E. : Pas
forcément. Car deux échéances importantes se profilent. D’abord, l’arrivée de
la France à la présidence de l’Union européenne au deuxième semestre 2008. Et
puis les élections européennes en 2009. Comment imaginer que la France
participe à ces deux évènements sans avoir clarifié sa position sur le Traité
Constitutionnel ? On connaîtrait une
situation ingérable. Même les Finlandais, l’an passé, ont pris soin de ratifier
la Constitution pendant qu'ils présidaient l’Union.
Le Point :
Faut-il recourir à un nouveau référendum pour ratifier le projet de
Constitution ?
V.-G.E. : Je n’y
suis pas favorable. Le référendum ne s’applique pas à ce genre de texte.
Lorsque vous vous présentez devant les électeurs avec un document de 400
articles en leur disant : signez là par oui ou par non ! Ils vous
répondent : sûrement pas , nous voulons être mieux informés ! Si
encore ils faisaient confiance à leurs dirigeants. Mais ce n’était
manifestement pas le cas la dernière fois. Le référendum n’a de sens que pour
des textes courts comme la Constitution de 1958, ou des questions simples,
qu'on peut trancher par oui ou par non.
Le Point : Où en
est le moteur franco-allemand ?
V.-G.E. : Il continue
d'exister, mais il ne fonctionne pas bien. Et c’est regrettable. Nos deux pays
s’entendent pourtant bien. On oublie que l’Allemagne est notre premier
partenaire commercial. Ensemble nous pesons d’un poids économique considérable.
Et nous occupons le centre de l’Europe.
En outre, les Allemands
ont une vraie conscience européenne. Lors des travaux sur la Constitution
européenne, ils n’ont jamais formulé de revendication spécifique. Ils ont
approuvé le texte sans le contester !
Le Point :
Existe-t-il une identité européenne ?
V.-G.E. : Elle
n’a pas progressé autant qu'on aurait pu le penser. Il s’est passé quelque
chose entre les Français et les
Allemands sur le plan psychologique et sociétal. Mais beaucoup moins avec les
Anglais.
Je suis, néanmoins,
convaincu que cette identité existe. Il suffit de se rendre à l’autre bout du
monde pour se sentir immédiatement des affinités avec un autre Européen. Nous
n’appartenons pas seulement à la même culture mais à une civilisation
ancienne.. Avec un socle solide de valeurs politiques, sociales, religieuses.
L’enjeu des cinquante prochaines années, c’est de transformer cette solidarité
de civilisation en citoyenneté. Nos institutions ont un rôle à jouer. Si nous
nous dotons d’un président de l’Europe durable et visible, les gens auront déjà
un premier moyen de s’identifier.
Le seul obstacle que
nous rencontrons, c’est la diversité linguistique. Bruxelles dépense plus d'un milliard
d’euros dans ses services de traduction et la gestion de plus de vingt langues.
Une folie ! Avec une difficulté supplémentaire : quel texte juridique
fait foi ? Selon les traductions on aboutit parfois à des résultats
différents.
On devrait donc se
contenter de trois langues de communication : l’anglais, le français et
l'allemand. Et les traductions doivent revenir à la charge des Etats.
Le Point :
Comment évolue la candidature turque à l’Union européenne ?
V.-G.E. :
L’adhésion pure et simple me paraît désormais écartée. Le tournant a été le
changement d’attitude des Allemands avec l’arrivée de la chancelière Angela
Merkel, hostile à l’entrée de la Turquie dans l’Union. Si le prochain président
français est sur la même ligne, Bruxelles n’aura pas d’autre choix que de
trouver une autre solution. En proposant, par exemple, à Ankara une forme de
partenariat privilégié suffisamment étoffé. L’opinion turque semble également
acquise à l’idée que l’intégration n’aura pas lieu.
Le Point :
L’Europe est donc encalminée, rongée par le doute...
V.-G.E. : Non. Il
faut que l’Europe comme la France redevienne une zone d’optimisme, de
créativité, de compétitivité. C’est possible et elle en a tous les moyens.