

Compte rendu de la réunion du 30 avril 2003
Comme
la rencontre précédente (22 janvier 2003), cette séance a été consacrée à un
état des travaux de la Convention
européenne, présentés successivement par M. Alain Lamassoure, et par M. Valéry Giscard d’Estaing, Président de la Convention.
1. Intervention de M. Lamassoure
La
Convention est entrée dans sa phase finale : le Conseil européen d’Athènes
ayant confirmé que leurs travaux devraient être achevés avant le sommet de Thessalonique le 20 juin, il ne reste que six
semaines aux conventionnels pour parvenir à un texte commun. Aussi la stratégie
choisie par le Président Giscard d’Estaing a-t-elle eu le mérite d’engager
enfin le débat sur la nature intergouvernementaliste ou fédéraliste de la
future construction : en inclinant nettement dans la première direction,
le projet qu’il a soumis le 22 avril a suscité, chez les fédéralistes, au
Parlement, à la Commission et chez les représentants des petits pays, une
“ immense émotion ” qui est aussi le signal d’un mouvement concernant
une décision clé.
Or
ce dynamisme nouveau était nécessaire, car si beaucoup a été fait, beaucoup
reste à faire avant l’échéance de Thessalonique.
A. Les acquis d’un an de travaux
a)
En tant que procédure, la
Convention, plus efficace qu’une Conférence intergouvernementale, est une
réussite. Elle s’est avérée assez crédible pour que le texte rédigé porte bien
le nom de “ constitution ”, même s’il aura le statut d’un traité
international. Il intègrera, à ce titre, la Charte des droits fondamentaux.
b)
Dotée de la personnalité juridique, l’Union disposera d’un cadre d’intervention unique (on
abandonnera donc la division en piliers). La répartition actuelle des compétences
communautaires et nationales sera maintenue, avec une intégration croissante de
la sécurité et de la justice : le nouveau traité sera pour la JAI ce que
le traité de Rome a été dans le domaine économique et monétaire.
c)
Le respect du principe de subsidiarité
sera assuré par la possibilité donnée aux parlements nationaux de formuler des
avertissements préalables, et il y a consensus pour que les lois européennes
soient adoptées simultanément par le Parlement et le Conseil, grâce à une
systématisation des procédures de codécision.
d)
L’originalité du système budgétaire
de l’Union, mis en place en marge des traités, sera confirmée dans le texte
même de la Constitution.
e)
S’il y a peu de progrès concernant la Politique européenne de défense, le principe
de coopérations renforcées en la
matière semble acquis – mais il soulève encore des difficultés de financement.
f)
Un Ministre des affaires étrangères
réunissant les fonction de Haut-Représentant et de Commissaire sera chargé de
représenter l’Union.
g)
Un consensus s’établit en faveur d’une réforme visant à mieux distinguer, au
sein du Conseil, l’activité
législative et la coordination des pouvoirs exécutifs. De même, il y a
accord pour une réévaluation de la fonction du président, au sein d’un Conseil
à 25 .
B. Les questions en suspens
a)
Le budget restera plafonné et équilibré, avec des perspectives financières à
respecter à moyen terme. Mais en raison de la diminution du financement
d’origine douanière et agricole, l’essentiel des apports actuels est constitué
par des contributions nationales au budget commun. Des ressources votées à
l’échelle nationale sont ainsi dépensées au niveau communautaire, ce qui crée
un risque de blocage, en 2006, s’il y a un conflit entre gros contributeurs et
principaux bénéficiaires. Il reste donc à décider si l’Union pourra disposer de
nouvelles ressources propres.
Quelles recettes précises lui affecter ? Faut-il permettre la levée d’un
impôt communautaire ?
b)
L’espace de sécurité et de justice
progresse, mais sans moyens communs : il n’existe toujours ni police, ni
parquet européens.
c)
Quel sera le “ pilote ” de l’Union ? Quelle seront les rapports
entre le Conseil et son président, et la Commission et son président ?
·
Il est probable que le président de la Commission sera proposé par le Conseil après les
élections européennes et en fonction de leur résultat. Le candidat retenu sera
ensuite élu par le parlement,
et il constituera une équipe de 15 commissaires, au plus, choisis dans une
liste de noms présentés par les États membres, chaque pays proposant trois
candidats, dont au moins une femme. Tous les États seront ainsi en position
d’égalité quant aux chances de voir sélectionner l’un de leurs ressortissants.
Ce choix fait, la Commission demandera l’investiture du Parlement. Le Président
de la Commission pourra alors, s’il le souhaite, nommer jusqu’à 15 commissaires
adjoints.
·
Au Conseil, on s’achemine vers la désignation d’un président à temps
plein, élu par les pays membres pour un mandat de deux ans et demi. Il aura
pour charge de mieux organiser les réunions à 25 et, avec l’aide du Ministre
des Affaires étrangères déjà évoqué, il donnera une impulsion à la politique
extérieure et de sécurité de l’Union. Une telle proposition est cependant
combattue par les fédéralistes, la Commission et les nouveaux petits pays.
d)
Jusqu’où supprimer l’unanimité ?
·
Grosse de risques de blocage dans
l’Europe à 25, cette règle devrait être restreinte à une liste des compétences
qui restent trop nombreuses. Dans les cas où il y a accord sur un maintien de
l’unanimité, il conviendrait en effet de ne pas "mentir", et de
renvoyer la compétence concernée au seul domaine national, pour ne pas prêter à
l’Union un champ d’intervention où son action serait en réalité paralysée.
·
D’autre part, il faudra aussi discuter
de cette question avant le début du processus de ratification du traité,
puisque le recours prévisible au référendum partout où cela sera possible rend
probable le refus de certains pays, et par là, un retard dans son entrée en
vigueur.
2. Intervention de M. Giscard
d’Estaing
A. Chercher la cohérence
Pour
M. Giscard d’Estaing, la phase actuelle d’agitation n’est pas productive. La réaction
initiale excessive de M. Prodi, par exemple, est contraire à l’esprit de calme
et d’ouverture nécessaire au débat. Il faut taire les préférences
individuelles, évaluer la cohérence des projets, et chercher à répondre aux
attentes des citoyens, quasi ignorées ici. Surtout, un mauvais compromis, dicté par des impératifs de calendrier, doit
être rejeté : le texte doit être bon, sans quoi il faudra recommencer.
Aussi
la précipitation du traité de Nice, dont les dommages doivent précisément être
réparés, ne doit-elle pas être imitée, et en ce sens, l’argument de l’approche
des sommets de Grèce et d’Italie impose une
contrainte intellectuellement faible. Pour l’heure, certaines positions
restent contradictoires. Ainsi, quand la Commission et les nouveaux pays
défendent l’équation d’un commissaire par État, ils ne paraissent pas mesurer
que loin d’assurer un équilibre des pouvoirs, un tel dispositif paralysera la
Commission, diminuera la compétence d’ensemble de ses membres et, in fine, renforcera le Conseil. Or
seule la durée du débat permettra la réduction des dissensions, par
l’exposition de ce type de tensions et par un travail de réflexion et de
dialogue.
Le
seul souci de la cohérence doit
guider la discussion, même s’il aboutit à un accord acceptable à 20 ou 22, et
non à 25.
B. Une présidence stable du Conseil
Cette
proposition est acceptée à 80% environ,
car la situation actuelle impose au Conseil une politique à court terme,
inférieure à 6 mois, et elle a notamment rendu peu réalisables, précisément,
les travaux de réforme préalables à l’élargissement.
Mais
elle se heurte au blocage d’une minorité surreprésentée, avec un clivage net
entre pays membres et futurs membres, seuls les Luxembourgeois s’opposant
encore, parmi les Quinze, à ce projet. Les “ petits ” pays craignent
en particulier que la présidence soit tenue par les “ grands ” pays.
Or il est impossible que le Président soit immédiatement un Allemand, pour des
raisons historiques, un Français ou un Anglais, en raison de nos positions
tranchées, ou un Italien, puisque c’était la nationalité de M. Prodi.
Surtout,
le débat est largement sans fondement, puisque le Conseil à 25 devra forcément
se doter d’une structure assurant la continuité de son action – c’est là un
enjeu central.
C. La composition de la Commission
La
question est plus complexe, car elle engage une interrogation sur l’Europe.
Jusqu’en
1990, la nationalité des commissaires n’appelait pas de débat – il importait
simplement qu’ils fussent “ européens ”. Le lien entre ces postes et
une représentation nationale n’est pas ancien : il date de l’entrée de la
Finlande, de la Suède et de l’Autriche. Or cette exigence est une erreur :
loin de la différencier du Conseil, elle constitue une
intergouvernementalisation de la Commission, quand il s’agit au contraire de
penser son caractère européen. Elle doit rester un collège, restreint à 15 membres, selon le Présidium (encore M.
Delors a-t-il estimé ce nombre encore trop élevé), et il faut faire disparaître
tout caractère ethnique.
Toutefois,
ici, un échec serait moins dommageable que dans le cas du Conseil. On va en
effet devoir vivre avec les institutions de Nice durant 5 ans, à partir de
juillet 2004, et les problèmes seront tels que la réforme s’imposera
d’elle-même. Il conviendrait simplement d’anticiper, autant que possible, en
prévoyant les modalités de la transition.
D. Le vote à la majorité qualifiée
Si
son principe s’impose, il reste à le définir. Le Conseil dispose d’un vote
pondéré dit, aujourd’hui, “ majorité qualifiée ”. Mais le barème,
fondé sur un nombre de points alloué à chaque État, en est très complexe. Il
suppose toutefois la réunion d’au moins 62% de la population et de la moitié
des pays, et on s’oriente vers ces clauses, avec sans doute 60 % de la
population d’une part, et la moitié des États de l’autre, ce qui assure aux
pays les moins peuplés que le vote n’est pas emporté par les seuls
“ grands ” pays.
3. Discussion
- M. de La Loyère s’interroge sur les modalités de financement de l’Union.
Comment la répartition des contributions, décidée à l’unanimité, avec des
dérogations comme le chèque britannique, va-t-elle évoluer ? Le système,
qui va créer de fortes inégalités, notamment pour la France, qui va devenir le
premier contributeur, se maintiendra-t-il ?
-
Le système de financement va changer, répond M. Giscard d’Estaing. La
Convention n’a pas à statuer sur ces questions financières, mais elle devra
pourtant décider si l’Union dispose ou non de ressources propres. La première
option s’imposera probablement. Dans ce cas, il faudra un prélèvement juste et
applicable dans chaque pays – peut-être une taxe sur l’énergie, ou une portion
de l’impôt sur les entreprises ou le revenu. Mais aucune proposition ne trouve
encore de soutien, sinon théorique, et puisque autour de ces évolutions, une
crise violente est prévisible dès 2005 ou 2006, M. Giscard d’Estaing explique
souhaiter ne pas impliquer la Convention dans ce débat.
- Le principe de l’équilibre budgétaire doit-il être maintenu, et avec quelle
pertinence macro-économique ? demande un intervenant. En d’autres termes,
plaisante M. Lamassoure, faut-il “ communautariser les
déficits ” ?.
-
Non, répond M. Giscard d’Estaing, rappelant l’idée générale selon laquelle, les
finances de l’Union étant par nature peu surveillées, elles doivent être
équilibrées.
- De plus, ajoute Mme Majnoni d’Intignano, en
théorie économique, le recours à une politique budgétaire serait inefficace au
niveau de l’Union, où le régime de change n’est pas fixe, et où le levier est
donc principalement monétaire. À l’inverse, le budget est un moyen d’action
efficace au niveau des pays membres.
-
Toutefois, souligne M. Giscard d’Estaing, la question d’une politique
macro-économique communautaire devra être posée. Sa mise en place prendra du
temps et reposera sur une dynamique de grands projets européens. Ce chantier,
nécessaire, doit être initié par les pays de la zone Euro, car la Convention ne
mesure pas assez l’importance d’une coordination ici..
- Puisque les juristes semblent considérer que la
constitution européenne ne constituera pas un traité, demande Mme Majnoni
d’Intignano, pourrait-on envisager un
référendum global européen, en arguant ici d’une exception
historique ?
-
La question doit encore avancer, estime M. Giscard d’Estaing. Elle est très
risquée mais elle a une valeur pédagogique qui milite en sa faveur. Cependant,
que faire si 10 % de la population européenne refuse ? On se trouvera dans
tous les cas dans une impasse politico-juridique. En effet, l’application de la
constitution suppose l’abrogation des traités antérieurs. Mais celle-ci ne peut
intervenir qu’à l’unanimité, et il sera inacceptable et impossible de
“ mettre dehors ” les pays non signataires. Or ici encore, on manque
précisément de temps pour trouver une solution.
- À l’heure où l’Europe spatiale semble en
faillite, avec de grandes dissensions en matière de défense, quelle est la réalité industrielle de l’Europe ?
-
En fait, répond M. Giscard d’Estaing, il s’agit d’un domaine où des progrès
importants devraient intervenir, avec d’une part la mise en place de
coopérations renforcées en matière de défense, entre la France, l’Allemagne et
le Benelux, et d’autre part, la création d’une Agence européenne des armements et de la technologie, qui
pourrait être localisée en France et devra avoir un rôle actif de programmation
et de recherche.
- Que va devenir Euratom, seule agence de recherche commune actuelle ? La
France s’en désintéresse-t-elle, et pourrait-elle devenir une agence pour les
énergies durables ?
La
Convention, précise M. Giscard d’Estaing, devrait laisser de côté deux sujets
propices à l’hystérie : Euratom et la politique agricole commune. Dans la
mesure où la négociation sur Euratom sera longue et nécessitera une expertise
particulière, et puisque l’agence dépend d’un traité autonome, la Convention se
contentera de s’assurer de son intégration dans le nouveau cadre
constitutionnel.
- Comment se déroulera la période intermédiaire, demande M. Casanova. Peut-on accélérer la
substitution des nouvelles structures à celles inscrites dans le traité de
Nice ?
Le
20 juin, la Convention remettra un projet unique, avec peut-être une option,
celle du maintien de l’équation entre commissaires et pays membres, si une
majorité la défend. La CIG qui débutera le 15 octobre au plus tôt ne sera pas
terminée pour décembre, et la décision devrait intervenir en mars au plus tôt.
Il faudra alors compter un délai de ratification de 2 ans, ce qui rend le
traité inapplicable avant 2006. Or la nouvelle commission sera en place, pour 5
ans, à partir de la fin 2004. Il y a dès lors deux possibilités : soit la
constitution ne s’applique qu’en 2009, un délai qui sera mal perçu ; soit
la Commission de 2004 est dissoute, suivant des modalités à définir.
- Ici, M. Cohen-Tanugi suggère de signer un acte séparé, prévoyant que si la
constitution est ratifiée à la majorité qualifiée, elle s’appliquera en
dissolvant les traités antérieurs…
-
Mais il faudra aussi prévoir que la nomination de la Commission suivante soit
désignée par le nouveau système…
-…
ce qui implique, signale Mme Andréani,
que cette clause soit elle-même déjà acceptée par tous.
-
On voit donc, conclut le Président de la Convention, combien la question reste
difficile : on ne dispose pas encore de réponse.
En
clôture des débats, M. Giscard d’Estaing présente la création d’un Eurobaromètre relatif à l’élaboration
d’une politique étrangère commune, d’une part, et d’une politique de sécurité
et de défense commune, et il souligne le large enthousiasme suscité par ces
deux questions.