


Institut pour la démocratie en Europe
On a longtemps hésité à parler d'opinion publique européenne, non sans l'appeler de ses voeux : elle apparaissait comme un idéal, voire le terme logique d'une intégration de plus en plus poussée de pays de culture commune. L'Institut pour la Démocratie en Europe y avait d'ailleur consacré en 2000 un rapport que l'on peut lire ci-dessous.
Paradoxalement le réveil soudain des opinions nationales dans le débat européen eut lieu lors des ratifications du Traité constitutionnel rappelant les dopnnées de cette culture commune; ce qui ne signifie pas pour autant que le non ait été le premier mot marquant la naissance d'un telle opinion européenne, loin s'en faut.
Les motivations des opposants au Traité ont été assez étudiées pour que l'on porte le regard sur le point aveugle du débat, l'opinion des autres, l'image de l'Europe hors des membres fondateurs. Tel est l'objet de notre dossier l'Europe des autres.
_____ Depuis les dernières élections au Parlement européen, s'est fait jour l'idée d'un échec démocratique de l'Europe; tel fut aussi le thème, lors du récent débat sur le Traité constitutionnel, utilisé par tous ceux qui capitalisaient sur la perplexité des plus anciens européens, perturbés par l'élargissement. Alors que les opinions publiques des pays fondateurs affirment de façon parfois brutale qu'ils qui ne se reconnaissent plus dans cette nouvelle Europe, on connaît peu les débats qui agitent les nouveaux pays membres; et si on les connaît un peu, on les comprend encore moins: n'expriment-ils pas, eux aussi, des iqnuiétudes et des rejets? Ne suffirait-il pas de les entendre pour abandonner la posture de la citadelle (de prospérité) assiégé par d'opportunistes voisins?
L'Institut pour la Démocratie en Europe a souhaité écouter ces opinions publiques des nouveaux pays membres. Les articles qui suivent, consacrés à des pays phares ou typiques des NPM, sont totalement fondés sur des sources locales; ils constituent le premier volet d'une étude plus vaste qui viendra synthétiser les approches nationales.
_____ L'enthousiasme modéré de l'opinion publique balte
_____ La Hongrie, pays modèle?
_____ Paradoxes polonais
Depuis
la création de l’Eurobaromètre en 1973, cet outil d’analyse de l’opinion
européenne a mis en évidence la constante adhésion des populations
à l’idée européenne. Pourtant, notamment dans les pays fondateurs,
les taux de soutien à l’Union européenne contrastent avec la médiocre
participation aux élections de 1999. Le sentiment d’une désaffection
du public pour l’idée européenne s’est alors répandu. Il apparaît
en effet que chez beaucoup d’europhiles déclarés, c’est précisément
au moment où l’Europe devient concrète que la désaffection se fait
jour : moins la construction européenne est contestée, plus l’idée
européenne perd en attrait.
Alors que l’Europe n’est plus seulement un projet,
une vision, une idée, qu’elle s’est incarnée dans des institutions,
des administrations, des législations dont on n’a de cesse de dénoncer
le caractère pléthorique, les europhiles marquent le pas, soit qu’ils
croient que l’aventure est terminée et que les choses se feront toutes
seules (comme le laisse croire la conduite du passage à l’euro), soit
qu’ils retrouvent à présent au niveau européen une forme de cette
politique qu’ils refusent de plus en plus au niveau national.
Le contexte enfin est difficile car l’Europe aujourd’hui
semble hésiter, tiraillée entre la tentation de la fuite en avant
dans l’élargissement et l’engagement dans un puissant processus d’approfondissement
de l’intégration, incarné par l’euro.
A travers l’analyse de l’opinion européenne, agrégat
d’opinions nationales plutôt qu’entité cohérente, c’est donc la lancinante
question de l’identité européenne, socle du projet européen, qui se
repose avec acuité. Le présent rapport s’attache donc à cerner les
motifs de la tiédeur nouvelle des Européens à l’égard du grand projet
européen, à relever les grandes lignes de faille entre les pays, à
explorer les lieux possibles d’une réconciliation entre l’Europe et
son peuple. Le président Giscard d’Estaing l’a dit à plusieurs reprises,
les Européens ont besoin de projets symboliques forts, et on serait
tenté d’ajouter, davantage que de communication creuse. Il est donc
plus que jamais nécessaire de retrouver une vision pour l’Europe :
moteur de l’adhésion populaire, elle seule permettrait d’aider la
population à faire l’apprentissage sans déconvenue de l’Europe prosaïque
d’aujourd’hui telle que sortie des visions d’hier.
Les dernières élections européennes ont mis en évidence la montée en puissance d’une indifférence
au mieux polie, au pire critique, à l’égard de l’Europe. En dépit
du caractère obligatoire du vote dans certains pays (Grèce, Belgique,
Luxembourg), en moyenne seule une courte majorité d’européens (55%)
se sont déplacés jusqu’aux urnes…
Les enquêtes de l’Eurobaromètre 52
[1]
ont permis de mieux connaître les motivations des
électeurs. On a donc d’abord voté par devoir civique, dans tous les
pays de l’Union, ce qui en dit long sur l’implication des gens dans
la réalité de l’Europe. Deuxième moteur du vote, le « soutien
à des intérêts particuliers » (qu’ils soient nationaux ou politiques),
obtient un total de 32% : c’est en quelque sorte la démarche politique
et partisane. On est plus susceptible d’avoir fait ce choix en France,
au Portugal, au Royaume-Uni. Le vote pour le soutien des intérêts
nationaux intervient ainsi en 2ème position dans les motivations de
vote de ces trois pays, ainsi qu’en 3ème position au Danemark, Allemagne,
Espagne, Finlande (mais toujours en ce cas derrière un choix politique,
qu’il soit de parti ou de candidat).
Ce positionnement national dans une élection européenne,
typique de la France où la campagne s’est faite sur des enjeux nationaux,
n’a d’autre signification dans une élection européenne qu’un vote
de défiance : on voit mal ce qui dans le fait de voter ou pas
appuierait réellement des intérêts nationaux, puisque le nombre de
députés n’a rien à voir avec le nombre de voix exprimées au niveau
national. Le vote partisan allant du soutien national à l’expression
de l’opinion personnelle, assez logiquement, les eurosceptiques sont
davantage enclins à avoir ensuite voté « pour se faire entendre » :
ce motif de vote apparaît en 2ème rang en Suède et Autriche,
seulement au 3ème rang pour la Finlande, l’Irlande, le
Royaume-Uni et l’Allemagne.
Parmi les pays où l’on a voté pour des motifs autres
que nationalistes, se trouvent à la fois des europtimistes convaincus,
comme l’Italie où 14% des votants voulaient signifier leur désir de
voir attribuer au Parlement devait une importance croissante, mais
aussi des pays parfois plus sceptiques (à 11% pour les Pays-Bas mais
aussi pour le Danemark et la Suède). Dans le même esprit très européen,
les Italiens ont ensuite voulu affirmer leur soutien à l’Union européenne
(en 3ème rang des motifs de vote), comme les Néerlandais
(en 2ème rang), et dans une moindre mesure (3ème
rang), l’Autriche et la Suède (il n’est pas interdit de penser que
dans ces deux pays pas toujours convaincus de l’utilité de l’Europe,
l’opinion soit assez fortement polarisée, et que les euroactivistes
s’affichent ici dans la force
de leur militantisme, d’autant ce motif de vote intervient après le
« soutien à un parti », confirmant la forte politisation
du débat). La fracture entre les pays repliés sur leurs intérêts nationaux
et ceux qui se déterminent en fonction d’intérêts européens transcende
donc l’opposition traditionnelle europtimistes / eurosceptiques, et
fait apparaître parmi les eurosceptiques l’intéressante catégorie
des sceptiques « participatifs ». Ceux-là ne sont peut-être
pas de fervents amateurs de l’Europe telle qu’elle s’est faite, mais
ont choisi de participer à son évolution (ce phénomène recoupe les
enseignements des baromètres qui montrent ces pays plus attentifs
aux questions européennes que les europhiles classiques, notamment
en ce qui concerne la présidence du Conseil). C’est donc une population
dont il reste possible de remporter le soutien, mais sur des faits
et des actes davantage que sur des opérations de communication.
En France
[2]
, le nombre de pro-européens diminue chez les jeunes,
les cadres, les fonctionnaires, traditionnellement européens. On peut
y voir des séquelles de la ligne de fracture introduite par le référendum
de Maastricht dans le paysage politique, notamment en ceci qu’il a
converti à l’europessimisme une partie de la droite française, globalement
plutôt pro-européenne avant l’affaiblissement de la foi pro-européenne
(par conviction comme par intérêt électoral : certains y ont
trouvé un gisement de voix). Plus qu’ailleurs, le vote s’est fait
sur des questions nationales, voire des intérêts locaux (vote des
chasseurs). Mais cette évolution française n’est pas isolée :
globalement dans la plupart des pays européens, la droite est devenue
plus anti-européenne qu’auparavant.
Au-delà de la légère hausse de l’europessimisme manifestée
par le vote des européens — et de leur faible positionnement sur des
enjeux européens — le fait majeur de ce scrutin est l’augmentation
forte et générale de l’abstention, qui met dangereusement en question
la légitimité populaire de l’intégration européenne.
Le vote de 1999 était la cinquième élection européenne,
et le taux d’abstention augmente constamment : 34% en 1979, 55%
en juin 1999. En France, l’abstention a gagné 6%, en Allemagne 15%, 13% au Royaume-Uni (pour atteindre 77% en 99,
avec des régions à 90%). A noter qu’au Royaume-Uni la campagne s’est
faite sur l’euro, et en Allemagne sur la contribution au budget européen,
qui sont des terrains d’emblée anti-européens. Plus frappants encore,
les 70% d’abstention chez les europhiles néerlandais (42% seulement
en 79).
Certes, ce sont d’abord les opposants à l’Union européenne
qui s’abstiennent : ceux qui jugent leur adhésion comme négative
(53% d’abstention) ; ceux qui n’ont pas confiance ou souhaitent voir le rôle de l’Union européenne minimisé
(46 et 49%) ; ceux qui veulent voir diminuer le rôle du parlement (56%). Mais la montée
en puissance de l’abstention dans les pays fondateurs, où l’on se
déclare pourtant très largement favorable à l’idée européenne, traduit
un désintérêt dont il est important de cerner les causes. Les études
de l’Eurobaromètre 52 mettent ainsi en évidence l’apparition de phénomènes
nouveaux au sein de l’électorat européen, qui remettent en question
les traditionnelles explications par le désintérêt et l’ignorance.
Commençons par signaler que l’ignorance des enjeux
européens, si elle entretient une corrélation certaine avec le niveau
d’instruction, ne lui est pas réductible : les enquêtes consacrées
aux jeunes européens ont montré l’ampleur de l’ignorance des questions
européennes chez les europhiles déclarés, malgré leur taux d’instruction
supérieur à la moyenne. On considère en moyenne que les partisans
de l’Europe sont généralement plus jeunes, plus instruits que les
opposants, et exercent des responsabilités d’encadrement. Or, exceptionnellement,
on a vu que 46% des cadres se sont abstenus, comme en France 50% des
diplômés de l’enseignement supérieur. L’instruction n’est donc plus
aussi systématiquement qu’auparavant un brevet d’européanité.
Quant à l’ignorance en général, l’Eurobaromètre 52
montre que 19% des abstentionnistes tous pays confondus expliquent
leur attitude par leur « ignorance des enjeux européens »,
et notamment « ignorance du parlement européen ». Certes, un an avant les élections, en 1998,
57% des Européens n’avaient rien entendu dans les médias sur le Parlement.
Cependant la couverture médiatique de l’événement fut forte, l’Eurobaromètre
montrant un pic de connaissance du Parlement au moment des élections,
et un taux de connaissance
post-électoral supérieur à ce qu’il était avant. L’information a donc
existé, et a même laissé davantage de traces dans le temps qu’à l’accoutumée
(sans doute à cause de la procédure d’audition de la nouvelle Commission,
qui a posé le Parlement en moralisateur de la vie politique européenne).
Mais les enquêtes ne mesurent guère que la notoriété de l’institution,
non la connaissance réelle de son utilité ou de son fonctionnement :
on n’a sans doute pas manqué d’information au sens large en cette
période électorale, mais bien plutôt d’information pertinente.
Aussi faut-il considérer avec beaucoup de prudence
les chiffres évaluant l’importance attribuée au Parlement, qui risque
de n’être que l’écho du battage des médias. L’importance attribuée
au Parlement augmente nettement dans certains pays eurosceptiques
comme europtimistes (Portugal, Suède, Autriche, Grèce, Irlande), et
baisse chez les eurosceptiques les plus endurcis (Royaume-Uni, Danemark)
ainsi qu’en France. Mais si Royaume-Uni et Danemark appellent de surcroît
de leur vœu une minoration de son rôle, les Français souhaitent au
contraire, d’accord en cela avec les pays fondateurs, voir ce rôle
augmenter (à 62% pour Italie et Portugal, 39% France). On peut en déduire que quel que soit leur sentiment
européen, la plupart des pays voient en cette institution le moyen
d’en finir avec le déficit démocratique européen associé à la Commission,
aux dépens de laquelle le Parlement s’est rendu populaire lors de
l’épisode de la démission, puis avec l’audition des nouveaux commissaires. Certains pays pessimistes à l’égard de l’Europe
se distinguent donc là encore par une attitude participative ;
ces pays du Nord, plus prompts que d’autres à voter, et pour des raisons
de politique européenne, souhaitent visiblement accroître la légitimité
démocratique de l’Europe en augmentant le rôle du Parlement.
L’abstention dans les pays soutenant faiblement l’Union
européenne n’est pas une surprise, hormis par son ampleur ; il
est naturel que les eurosceptiques se manifestent politiquement par
l’abstention. D’ailleurs leurs intentions de vote pour 2004 sont faibles
comparées à celles des fondateurs… On n’en relève pas moins un désintérêt
marqué des catégories de population qui soutiennent traditionnellement
la construction européenne, notamment dans les pays fondateurs, signe
d’un malaise à l’égard d’une Europe dont on ne comprend plus les objectifs,
ou dont on peut croire qu’elle se passe désormais de la participation
populaire.
La première surprise de l’abstention est la faible
participation des jeunes, habituellement le groupe le plus favorable
à l’Europe. Est-ce que l’Europe irait de soi pour ces jeunes ?
Ils n’ont été que 45% des 18-24 ans à se déplacer. Les personnes plus
âgées ont davantage voté (sens civique) et même les groupes les plus
défavorisés (les gens ayant reçu une éducation prolongée
jusqu’à 16-19 ans ont moins voté que ceux qui sont allés à
l’école jusqu’à 15 ans seulement, voire moins). Il faut se demander
si les élections d’un parlement ne sont pas apparues aux jeunes comme
une autre forme de cette politique qu’ils disent si souvent rejeter
au niveau national. La relative désaffection des jeunes serait alors
une conséquence précisément de la construction de l’Europe. L’Europe
comme réalité aurait une moindre séduction que l’Europe comme Idée.
Par ailleurs, il n’est pas impossible que ces jeunes aient tendance
à considérer l’Europe comme une donnée évidente de leur vie, comme
un acquis définitif davantage que comme un processus difficile et
inachevé qu’il s’agit de soutenir.
En dehors du cas particulier des jeunes, on est frappé
de la disparité des raisons alléguées selon les pays. En France, Espagne,
Portugal, des raisons matérielles sont volontiers mises en avant (20%
« d’absents » en France, 19% au Portugal, qui compte également
13% de « malades »), avant même les réponses arguant du
refus de la démarche politique (« ne vote jamais », « ne
croit pas en la politique »
[3]
) : dans l’ensemble les abstentionnistes des pays
fondateurs se défendent d’avoir refusé le vote pour des raisons
liées à l’Europe (à l’exception de l’Allemagne, dont la position
à cet égard est difficile à analyser du fait du poids des Allemands
de l’Est
[4]
), contrairement aux europessimistes traditionnels
qui affichent leur opposition ou leur ignorance de l’Europe et du
Parlement
[5]
. Bien qu’il soit délicat d’entrer sur le terrain
de la sincérité de ces déclaration, on peut penser que comme souvent
le sondé a opté pour un prétexte admissible dans un contexte de forte
valorisation de l’Europe, c’est-à-dire pour un compromis acceptable
entre les catégories du sondeur (qui sont perçues comme implicitement
dotées d’une valeur morale) et les sentiments profonds du sondé.
En effet, la faible propension des sondés abstentionnistes,
notamment dans les pays fondateurs, à avancer autre chose qu’une impossibilité
matérielle pour justifier leur abstention rappelle le décalage très
fort existant dans ces mêmes pays entre le soutien affiché à l’Europe
(notamment en France et en Belgique) et la participation aux élections.
Le désintérêt, l’incompréhension à l’égard de l’Europe avancent donc
masqués dans les pays où l’Europe est globalement présenté comme une
valeur positive incontestable, voire, définitivement « moderne ».
Seuls les Hollandais, europhiles bien connus, sont 19% à reconnaître
que leur ignorance de l’Europe a pu motiver leur abstention
Aussi peut-on penser que cette abstention forte et
aux formes inattendues s’exerce moins contre l’Europe, que contre
une Europe que l’on ne comprend plus, une Europe qui vient d’en haut.
L’élection du Parlement étant la seule consultation directe de la
population à ce sujet, il est normal qu’on aboutisse à ce paradoxe
de voir s’exprimer un tel sentiment au moment où l’on donne précisément
la parole aux populations. L’analyse de l’opinion à l’égard de l’euro,
deuxième temps fort du calendrier européen, est en mesure de confirmer
ce diagnostic.
Etape majeure de l’intégration européenne, le passage
a l’euro fait aussi figure de test pour le niveau réel d’adhésion
à l’Europe, dont il est devenu une composante essentielle : l’euro
est en effet perçu comme une intensification de la construction européenne,
et peut être refusé comme tel y compris parmi les populations favorables
à l’Europe.
Si l’on retrace rapidement l’historique du soutien
à l’euro, on constate qu’après un soutien constant de 1993 à 1995
— en grande part dû au contexte spéculatif sur les marchés monétaires,
avec en 1992 et 1993 les dévaluations successives de la lire, de la
peseta, de l’escudo et de la livre irlandaise — le soutien à l’euro
a nettement marqué le pas en 1996-97, avant d’entrer dans une nouvelle
phase d’optimisme qui a culminé avec le lancement de la monnaie unique.
Aujourd’hui, 32% des Européens sont toujours opposés à la monnaie
unique (chiffre en légère hausse depuis la chute amorcée depuis 1997),
ce qui rejoint presque le niveau initial de 38% d’opposants au moment
du lancement de l’euro. 32%, c’est précisément le taux d’opposition
en France, qui approche ici les taux d’insatisfaction exprimés par
les populations allemandes
[6]
( 36% ) et autrichiennes (30%).
Ces trois pays de la zone euro représentent le pôle
des mécontents, et leur grogne suit une tendance haussière. A l’autre
extrême, l’Italie mène le peloton des europtimistes avec 85% d’opinions
favorables à l’euro, suivie de peu par le peloton des fondateurs,
Belgique, Luxembourg, Espagne, et Irlande (tendance haussière également).
Le lancement de l’euro semble avoir simplement radicalisé les positions
initiales. A noter cependant que la presse espagnole souligne régulièrement
combien le pays a peu bénéficié, contrairement à son voisin français,
de la dynamique de l’euro, ce qui montre bien que les soutiens ne
sont pas liés dans tous les pays au constat pragmatique des bénéfices engrangés
[7]
.
Parmi les opposants à l’euro se trouve une catégorie
qui présente une assez grande homogénéité à l’échelle européenne,
il s’agit des femmes. On notait en effet lors de la dernière étude
qui leur fut consacrée (1998) que quelle que fût leur l’attitude à
l’égard de l’Europe, les femmes étaient globalement moins favorables
à l’euro qu’à d’autres aspects de l’intégration européenne. Ce soutien
médiocre devenait une franche aversion parmi le groupe de femmes identifiées
par l’Eurobaromètre comme « critiques»
[8]
(middle-of-the-roaders),
qui de ce point de vue s’alignent sur les anti-européennes.
Sans doute faut-il y voir l’inquiétude de celles qui gèrent le quotidien,
et appréhendent les inconvénients concrets du passage à la monnaie
unique, ce qui explique que même des femmes assez éduquées et actives
y soient opposées. On peut rappeler que l’Eurobaromètre 50 avait mis
en évidence comme première inquiétude vis-à-vis de l’euro l’inconvénient
suivant : « il rendra les achats quotidiens plus difficiles
car les nouveaux prix seront difficiles à comprendre », pour
44% des Européens. Il y a là une inquiétude profonde à laquelle
il importe de répondre très concrètement si l’on veut éviter que le
seuil de 2002 ne voit l’Europe s’aliéner une grande part de la population
féminine
[9]
. Celles qui, par leur position sociale, n’ont rien
à gagner avec l’euro ne doivent pas avoir l’impression qu’elles vont
y perdre, sous peine de les voir rejoindre le groupe des indécises-opposantes
dont elles sont très proches sur cette question.
Si, comme à l’accoutumée les partisans de l’euro sont
plutôt jeunes, masculins, éduqués, et occupent des postes d’encadrement,
l’ignorance à l’égard de la monnaie unique reste en général forte :
à comparer le taux d’information auto-évalué et les réponses à des
questions simples comme la valeur de l’euro en monnaie nationale,
on mesure l’ampleur de l’ignorance des Européens. La moyenne de l’euro
11 se situe autour de 12% de bonnes réponses (cette moyenne masque
la faiblesse de certains résultats : 3% en Allemagne, 1% en Irlande).
Et seuls 17% de ceux qui pensent en savoir long sur l’Europe ont pu
répondre à cette question…. Il est vrai que le délai entre basculement
à la monnaie unique et mise en circulation n’incite pas à la curiosité, et que l’euro semble
avoir particulièrement souffert de ce calendrier incohérent pour le
grand public. Deux traits semblent donc primer en matière d’information sur
l’euro: l’excessive ponctualité des opérations d’information
d’une part, le fort désintérêt de la population d’autre part.
En effet, si dans l’euro 11 on est mieux informé qu’ailleurs,
et particulièrement aux Pays-Bas, Finlande, Luxembourg, France (+90%),
il n’en reste pas moins que les campagnes médiatiques, ponctuelles
et davantage étayées par un effet de répétition que par un souci pédagogique,
n’ont guère d’effet durable. La plupart des réponses relatives au
sentiment d’information fléchissent de plusieurs points entre le printemps
et l’automne 1999, les gens oubliant vite ce qui leur avait été asséné
trois mois plus tôt. On notera également la faiblesse des sources
d’information institutionnelles : à côté de la presse et TV, ce sont
les banques qui ont fait le plus d’information sur l’euro, au point
d’être la première source d’information en France.
Ces carences de l’information ne sont guère de nature
à corriger le faible intérêt des Européens pour la monnaie unique.
Ainsi les Français, plutôt bien informés de ce qui va se passer en
2002, se situent du point de vue de l’intérêt (46% d’intérêt ) en
dessous de la moyenne des pays hors zone euro, avec pour seul challenger
dans ce registre de l’indifférence, le Royaume-Uni... Dans les autres
pays de l’euro 11, le désintérêt va de 30 à 40%. On aurait donc tort
d’assimiler ignorance et désintérêt, uniquement parce que les opposants
à l’euro cumulent les deux traits. Par ailleurs le désintérêt des
europtimistes pour l’euro coïncide assez clairement avec la désaffection
globale à l’égard du projet européen qu’ont révélé les élections européennes.
Il est vrai qu’à propos de l’euro, par force, comme à propos de l’Europe
en général, les médias n’ont évoqué que des aspects financiers et
économiques : la population n’y trouve pas son compte.
Le processus de passage à l’euro est exemplaire de
l’Europe dont les gens ne veulent pas, ou se désintéressent :
une Europe qui donne l’impression de se faire avant tout pour des
intérêts économiques supérieurs, dans laquelle la population est toujours
la dernière informée des décisions importantes qu’on a pris pour elle.
Le délai mis en place entre le basculement à l’euro et l’utilisation
de la monnaie réelle illustre cette tendance : si les entreprises
travaillent en euro et en retirent les avantages souhaités, le simple
citoyen a l’impression d’être laissé sur le bord de la route, l’Europe
ayant d’autres priorités. Cette opinion ne peut être qu’aggravée par
la découverte que le basculement à l’euro ne profite pas à tous (maintien
des commissions de change perçues par les banques). On laisse ainsi
s’installer le sentiment que la construction européenne n’a d’autre
objet aujourd’hui que d’aider les entreprises à affronter la mondialisation.
Il faut rappeler que les populations n’attendaient
pas de l’euro qu’il stabilise la finance européenne ou supprime les
dumping monétaires. L’Eurobaromètre 50 a montré qu’on en attendait
d’abord des effets très pratiques : faciliter la vie quand on
voyage à l’étranger (86%), supprimer les frais de change (83%) et
faciliter les achats à l’étranger par la comparabilité (81%). Aucun
de ces avantages ne s’est concrétisé, le régime duel actuel ayant
permis la seule réalisation d’objectifs que les populations ne classaient
pas parmi leurs priorités, tandis que l’inquiétude face aux effets
négatifs attendus persiste.
Aussi est-il légitime de s’inquiéter des propositions
de ceux qui suggèrent de ne pas basculer à l’euro en 2002, et de pérenniser
ce décalage entre la comptabilité en euro pour les uns, la monnaie
nationale pour les autres. Ce serait une erreur qui parachèverait
la première, en détruisant définitivement l’adhésion populaire à l’idée
européenne. Ces dernières années illustrent ainsi l’effilochement
du sentiment pro-européen, notamment dans les catégories sociales
jusqu’alors très actives et attentives (cadres, étudiants) :
l’enthousiasme qui a suivi le lancement de l’euro fut suivi d’un sentiment
très fort de déception lorsque les gens s’aperçurent que l’on pensait
pouvoir se passer d’eux, c’est-à-dire de leur adhésion, de leur participation,
dans la construction de l’Europe. On aurait tort de toujours penser
en terme de communication destinée après coup à faire accepter un
produit fini : c’est de pédagogie qu’il s’agit ici, c’est-à-dire
de respect et de participation.
Du fait du lancement de l’euro et de l’évocation de
plus en plus régulière de certaines questions au niveau européen,
les opinions publiques nationales prennent conscience non seulement
de l’importance des institutions européennes mais aussi de la solidarité
de fait qui les lie. Ce serait une erreur de les négliger.
Les dernières élections européennes comme les différents
sondages d’opinion effectués aussi bien par les services de la Commission
européenne que par des instituts de sondage privés livrent tous les
mêmes résultats : depuis le début des années 90, l’Europe a déçu
les Européens. L’euro en est un exemple.
Alors qu’au printemps 1991, 72 % des Européens disaient
que l’appartenance de leur pays à l’Union européenne était une bonne
chose, seulement la moitié pensait de même au printemps 1999. Et,
si 59 % affirmaient lors de la même enquête en 1991 que leur pays
avait bénéficié de son appartenance à l’Union, ils n’étaient plus
que 46 % lors du dernier Eurobaromètre où près d’un tiers des personnes
interrogées considéraient même que leur pays avait pâti de son appartenance
à l’Union européenne.
Le thème de l’élargissement illustre les difficultés
de l’Union : seulement 28 % de la population considère qu’« accueillir
de nouveaux Etats membres » doit être une priorité pour l’Union européenne,
ce qui place ce thème en dernière position, loin derrière les onze
autres priorités proposées dans le dernier Eurobaromètre. Parce qu’ils
ne savent pas précisément où va l’Europe, les Européens perçoivent
l’élargissement à venir comme une aventure précipitée et ce n’est
pas un hasard si les pays qui recueillent leur suffrage sont soit
minuscules (Malte arrive en tête du sondage puisque 49 % des citoyens
de l’Union européenne sont favorables à son admission), soit relativement
bien connus (Hongrie, la Pologne, Chypre et la République tchèque).
Pour les huit autres candidats, une majorité relative se dégage contre
l’adhésion.
Malgré un sursaut récent, l’érosion est continue depuis
dix ans, même si depuis trois ans la courbe s’inverse lentement. Quand
on rentre dans le détail, de fortes différences apparaissent lorsque
l’on compare les opinions publiques des différents pays. Dans les
pays traditionnellement pro-européens comme la Grèce, la Belgique
ou l’Irlande, où la plupart des indicateurs retenus affichent des
scores supérieurs à la moyenne, on assiste à un renforcement des attitudes
positives. Par contre, dans les pays fondateurs de l’Union, les évolutions
sont peu marquées et la courbe de satisfait reste à son faible niveau.
Enfin, les trois derniers adhérents à l’Union présentent des évolutions
divergentes : alors même que la Finlande détenait la présidence au
second semestre 1999, les opinions de sa population ne se sont somme
toute que peu modifiées (à l’exception de celles portant sur le soutien
à l’euro, en net recul). En revanche, en Suède et en Autriche, la
quasi-totalité des indicateurs-clés connaissent une hausse sensible.
Ces deux indicateurs (appréciation globale et tendance
globale) donnent des appréciations globales qu’il faut compléter par
des mesures plus précises, par pays, pour trouver les invariants qui
contribuent à la formation de l’opinion sur l’Europe. Le critère national
montre immédiatement le bénéfice que certains pays (les plus petits)
ont tiré de la construction européenne : l’Irlande, par le gain
de niveau de vie, le Luxembourg, par la légitimité internationale,
l’Espagne et le Portugal pour l’ancrage politique démocratique et
le développement économique ainsi que la Grèce qui cumule tous ces
motifs de satisfaction, ont tiré profit de leur appartenance à l’Union
et leurs populations lui en savent gré.
A l’inverse, en Allemagne par exemple, l’attitude
à l’égard de l’Europe qui était traditionnellement très positive a
brusquement chuté et la courbe qui mesure l’évolution du taux de personnes
favorable à l’Union européenne s’est désolidarisé de celles des autres
pays européens : entre 1994 et 1997, elle a perdu vingt points.
Ce phénomène trouve ses origines dans le contexte national allemand :
une fois la réunification acquise et les contraintes liées au Traité
de Maastricht devenue plus évidente, l’Europe est devenue moins attirante
pour un grand nombre d’Allemands. Mais surtout, ces années ont été
marquées par une évidente volonté de normalisation de l’attitude allemande
face à l’Europe. Les dirigeants allemands et la population ont désiré
mieux faire entendre leur voix en Europe sans que l’héritage de la
Seconde Guerre Mondiale vienne limiter leurs exigences. Parallèlement,
la construction européenne n’est plus apparue comme l’unique moyen
pour l’Allemagne de regagner une place dans le concert des nations
et une influence internationale digne de son rang. La possibilité
de s’identifier de manière positive à un substitut de nation a progressivement
disparu. Ainsi, la propension à faire des sacrifices en faveur de
la construction européenne (l’Allemagne est traditionnellement contributeur
net au budget européen) a décru avec la disparition de la conscience
du bénéfice non matériel que représente l’Europe pour l’Allemagne.
D’où le désenchantement général en Allemagne et le processus de nationalisation
de l’opinion publique allemande qui a suivi.
Dans le même temps, dans l’autre grand pays « moteur
de la construction européenne », la France, l’opinion publique
a globalement suivi la tendance européenne.
Il est donc difficile de faire un bilan européen car
les différences nationales sont fortes et elles sont en outre souvent
indépendantes de la construction européenne en elle-même, comme en
témoigne l’exemple allemand où ce sont des considérations avant tout
nationales qui dictent l’attitude vis-à-vis de l’Europe.
On est alors en droit de se poser la question de l’existence
de l’opinion publique européenne. N’est-il pas vain de parler d’une
opinion publique européenne alors même que l’appartenance nationale
semble dicter l’opinion sur l’Europe ? Une étude menée dans les
pays du Nord traditionnellement grand exportateur de touristes vers
les pays du Sud montrent que même lorsqu’il s’agit de tourisme culturel,
le fait de voyager en Europe à la découverte des richesses des autres
ne modifie pas le comportement à l’égard de l’Europe : alors
que les Danois et les Hollandais pratiquent dans les mêmes proportions
le tourisme culturel en Méditerranée du Nord, ils ont une attitude
à l’égard de l’Europe diamétralement opposée.
Pourtant, il est possible de repérer certains invariants,
communs à tous les citoyens européens. Ces invariants sont sociologiques :
on peut, sans rentrer dans les détails, figurer l’europhile type.
Ce sera un homme, plutôt jeune, urbain, de niveau d’études supérieurs,
bien intégré socialement, attentif aux débats politiques, de droite
comme de gauche, pratiquant une religion ou pas. A travers ce profil
sociologique, c’est une certaine représentation du monde figurée par
la construction européenne qui est en jeu : les notions d’ouverture
et de liberté y sont essentielles ainsi que la confiance dans l’avenir
(la lecture des courbes de confiance en l’Europe montre aisément la
corrélation entre crise économique et baisse de confiance envers l’Europe).
Il y a donc, malgré tout, des perspectives pour la
construction d’une opinion publique européenne. Comme le dit Bertrand Badie
[10]
, « à l’initiative de ses propres bourgeois
qui mêlent subtilement le jeu de leurs intérêts propres, l’effet de
représentations intellectuelles et mentales ainsi que la recherche
empiriques de facilités nouvelles, l’espace public européen se forme
peu à peu sur le modèle qui fit jadis la fortune de l’espace public
national. » Ce processus est conforté par la présence d’enjeux
concrets qui suscitent mobilisation et débat. Enfin, « l’individu
est réhabilité parce qu’il échappe à l’effet de socialisation stato-national.
Il y a un effet de spatialisation multiple qui superpose plusieurs
cartes des allégeances et suggère même qu’un ordre international peut
se concevoir dans le contexte d’une pluralité et d’une volatilité
identitaire. »
Malgré certaines apparences, le concept d’opinion
publique européenne n’est pas vide de signification : il y a
des attitudes communes à l’ensemble des Européens et la désaffection
dont souffre l’Europe depuis dix ans s’explique aussi par une réelle
volonté de savoir.
L’ignorance des questions européennes est en effet
très importante et s’il est parfois difficile de saisir les évolutions
de l’opinion publique européenne, la méconnaissance globale des autres
pays et plus encore des institutions de l’Union fait partie de ces
caractéristiques communes à tous les pays européens.
Une enquête conduite en 1998 dans onze pays européens
a révélé une profonde ignorance des principales personnalités politique
européenne : si Tony Blair, Helmut Kohl et Jacques Chirac bénéficiait
d’une notoriété conséquente (plus de 80 % des sondés déclarent
les connaître), moins d’un Européen sur deux savait qui était Lionel
Jospin et moins de un sur trois connaissait José Maria Aznar ou Jacques
Santer, pourtant alors président en exercice de la Commission. En
mai 1999, une autre étude a montré que si Romano Prodi était connu
par un Européen sur deux, près des trois quarts étaient incapables
de dire s’ils en avaient une bonne ou une mauvaise opinion.
A cette impossible incarnation de l’Union s’ajoute
une profonde méconnaissance des institutions : les trois quarts
des citoyens européens déclarent au mieux « en savoir peu »
sur le fonctionnement de l’Union européenne et notamment du triangle
institutionnel qui fait sa spécificité. Lors des élections européens,
une majorité de citoyen européen déclare faire son choix en fonction
de critères de politique intérieure alors que le taux d’abstention
est déjà très élevé.
Cette méconnaissance globale de l’Union se traduit
politiquement par une forte défiance des citoyens européens vis-à-vis
de ses institutions : la défiance à l’égard de la Commission
européenne est une constante européenne. Elle atteint des sommets
en Grèce (73 % d’opinion négative), au Danemark (68 %) ou en Allemagne
(60 % ). Globalement, l’indice de confiance de la Commission
s’élève à 45 %, alors que 30 % des citoyens européens ne lui
font pas confiance. Quant au Parlement européen, quelques mois après
les élections européennes, le taux de confiance qu’il recueille s’établit
à 53 % (+3 points).
Comment dès lors interpréter la lancinante rengaine
du « déficit démocratique » dont souffriraient les institutions
européennes ? Les institutions sont-elles effectivement peu démocratiques
ou n’est-ce pas leur méconnaissance par les citoyens européens qui
les rend de fait peu accessibles ? Si on ne peut nier que certaines
institutions comme la Commission et le Conseil pourraient améliorer
leur ouverture et la transparence de leur fonctionnement, la question
de la pédagogie de l’Europe mérite d’être posée : si les citoyens
comprenaient mieux le fonctionnement de leurs institutions, ils les
accepteraient sans aucun doute beaucoup mieux. C’est d’ailleurs ce
qu’ils réclament puisque dans un Eurobaromètre de 1998, 89 % des Français
déclaraient souhaiter que l’on « apprenne aux enfants, à l’école,
la façon dont les institutions de l’Union européenne fonctionnent ».
La mauvaise image des institutions européennes, la
profonde ignorance des personnalités des autres pays européens et
des institutions de l’Union, l’abstentionnisme record lors des élections
européennes, tous ces signes laissent à penser que la construction
européenne souffre d’une profonde crise de désaffection. Pourtant,
lorsque l’on interroge les Européens sur les politiques européennes,
ils sont une grande majorité à exprimer leur satisfaction et à souhaiter
encore plus d’intervention européenne. Exprimé sur le mode de l’attente
déçue, le sentiment dominant n’invite pas à remettre en question la
construction européenne, bien au contraire !
Le cas de l’euro est révélateur : malgré les
difficultés et notamment l’évident handicap que constitue sa virtualité
présente, la monnaie unique européenne satisfait la majorité des Européens
vivant dans un pays qui l’a adoptée. Entre octobre 1998 et mai 1999,
l’indice de satisfaction (écart entre satisfaits et mécontents) a
même progressé de 10 points. La campagne de communication qui a accompagné
le lancement de l’euro était pourtant passée et la monnaie avait commencé
à se déprécier fortement face au dollar mais les Européens et notamment
les Allemands ont compris le potentiel d’unification que représentait
cette monnaie qui plus que jamais est une chance pour l’Europe. La
baisse de popularité de l’euro qui a suivi cette période s’explique
on l’a vu par la totale désincarnation de cette monnaie qui ne peut
satisfaire le citoyen qui se croit oublier au profit d’intérêts financiers.
Dans le domaine hautement symbolique de la politique
étrangère et de sécurité commune, les attentes des Européens devancent
les réalisations de leur gouvernement : pour près des deux tiers
des citoyens de l’Union, les pays membres « devraient avoir une politique
étrangère commune ». Et près des trois-quarts estiment qu’ils « devraient
avoir une politique de sécurité et de défense commune ».
Quand on interroge plus généralement les Européens
sur l’attitude de leurs gouvernements respectifs (enquête Louis Harris-Le
Monde de mai 1999), ils paraissent demandeurs d’une intégration
plus poussée : si près de la moitié des personnes interrogées
estime que leurs gouvernements font « ce qu’il faut » à
propos de la construction européenne, plus d’un quart juge que les
autorités « ne vont pas assez loin ». En Autriche, en Grèce
et dans une moindre mesure en Italie, ce sentiment est encore plus
développé. Seuls les Allemands, compte-tenu de la spécificité historique
déjà évoquée de leur pays, considèrent que leur gouvernement « va
trop loin dans la construction européenne ». Nous avons vu précédemment
que l’élargissement n’était pas une priorité pour la grande majorité
des citoyens européens : si pour eux l’élargissement ne constitue
pas le progrès qu’ils souhaitent de la construction européenne, c’est
bien un approfondissement qu’ils réclament.
Enfin, quand on aborde des questions relatives à l’avenir
plus lointain de la construction européenne comme l’armée européenne
ou la création d’un gouvernement européen commun, les opinions positives
sont légèrement majoritaires, alors même que ces projets semblent
sacrilèges à de nombreux gouvernements.
Le débat sur l’Europe est mal posé : ce n’est
plus la question lancinante du « plus ou moins d’Europe »
qu’il faut discuter. Il s’agit plutôt de s’interroger sur la meilleure
façon d’enseigner l’Europe et de l’incarner autrement que par des
mesures trop financières afin d’éviter la relative désaffection dans
l’opinion publique dont elle souffre. Ce n’est qu’en expliquant
encore et toujours qu’on satisfera ceux qui pensent que l’Europe est
en panne et qu’on convaincra ceux que la construction européenne effraie.
L’exemple de l’attitude des jeunes est à cet égard
probant : longtemps très favorable à la construction européenne,
ils affichent aujourd’hui une certaine morosité. La difficulté face
à ce public est de maintenir l’intérêt et l’attitude positive lorsque
l’idée devient politique. Pour lutter contre ce phénomène, il faut
continuer à expliquer ce que fait l’Europe et souligner le formidable
bond en avant historique que représente pour ces quinze pays (et bientôt
vingt-cinq) le fait de travailler ensemble.
Mobiliser l’opinion publique européenne doit être
l’affaire de tous. Pour répondre aux Cassandre qui encombrent les
ondes de leurs discours inquiétants, il faut proposer des mesures
simples et concrètes, susceptibles de mobiliser l’opinion et de susciter
un débat au niveau européen.
Le débat lancé par Joshka Fisher est intéressant autant
par les idées qu’il propose que par les réactions qu’elles suscitent :
tous les pays européens se sont sentis concernés et les réponses aux
propositions du leader Vert allemand ont afflué. Il faut continuer
à proposer, à soumettre des idées au débat public afin de familiariser
l’opinion avec certaines idées de manière à distiller par capillarité
des propositions qui seront adoptées plus tard.
Créer le débat dans toute l’Europe a deux avantages :
cela permet de préciser des idées et des propositions concrètes d’une
part tout en contribuant à la formation d’une opinion publique européenne
consciente de son existence et de sa force.
Deux politiques européennes symbolisent à elles seules
la solidarité de fait que crée l’Europe : la politique agricole
commune, si décriée, et les fonds structurels. Pourquoi, en relation
avec la Commission européenne, ne pas lancer une campagne sur le thème
de la « solidarité entre Européens » qui serait symbolisée
par ces deux politiques dont l’objectif est d’une part de donner à
l’agriculture européenne une chance de se développer et d’autre part
d’assurer une juste répartition des richesses entre les différentes
régions européennes.
De même, les échanges Erasmus, le système de parrainage
de pays candidats à l’union, les accords ACP participent de cette
Europe solidaire que souhaitent les citoyens. L’Europe sociale, l’Europe
humaine, est trop souvent ignorée au profit de l’Europe économique
et financière : il faut la faire connaître.
L’élection au suffrage universel direct des députés
européens est décevante : la campagne qui la précède est constamment
centrée sur des thèmes nationaux qui laissent peu de place aux questions
européennes et la participation y est médiocre, pour ne pas dire consternante,
comme au Royaume-Uni par exemple.
Une proposition lancée il y a quelques années déjà
par Valéry Giscard d’Estaing pourrait elle aussi contribuer à poser
le débat sur des bases saines compréhensibles de tous : l’élection
d’un « président de l’Europe », doté de pouvoirs d’abord
symboliques, doit être envisagée. Dans une telle hypothèse, lors de
la campagne précédent l’élection, il ne sera pas possible comme lors
des élections des parlementaires européens de faire l’impasse sur
le débat européen. Mais, avant même de lancer la campagne pour tel
ou tel, l’idée même d’un « président de l’Europe » doit
être examinée en détail et discuter par le plus grand nombre.
Nulle pédagogie ne peut se concevoir si l’on n’obtient
préalablement l’attention du public : or l’information relative à
l’Europe est actuellement celle à laquelle sont attentifs le moins
de gens (16% des Européens y sont attentifs, 33% l’ignorent absolument).
Il importe donc de faire comprendre aux gens l’importance de l’action
des institutions européennes si l’on veut retenir leur attention.
Jusqu’à présent, les gouvernements nationaux n’ont
pas cherché à établir ce contact, qui leur aurait fait perdre un bouc
émissaire bien pratique ; les médias ne sont pas disposés à s’investir
dans un travail de sensibilisation de fond sur la longue durée. Aussi
serait-il souhaitable que le gouvernement français mette en place
une structure de « veille » européenne qui se ferait l’écho
des travaux européens susceptibles d’avoir un impact dans le grand
public, de façon à susciter tout de suite le débat et à éviter que celui-ci n’intervienne, en
réaction, qu’au moment de la transposition d’une directive dans la
législation nationale, comme c’est actuellement le cas (la chasse).
Ce veilleur européen aura ainsi pour objectif d’aider à la constitution
d’un public pour l’information européenne, attirant par contrecoup
les médias classiques sur ce terrain. Outre la production de communiqués
et de brefs dossiers, l’animation d’un site web, le veilleur pourrait
être chargé sur une chaîne publique — la télévision restant le premier
canal d’information en France — de diriger la conception d’une série
infographique de quelques minutes (type INSEE) diffusée par exemple
avant le 19-20 de FR3, pour profiter de l’effet de proximité induit
par la dimension régionale.
Lorsque l’on étudie de près les résultats des élections
européennes, que l’on suit l’attitude à l’égard de l’euro ou que l’on
examine les résultats globaux proposés par les enquêtes Eurobaromètre,
le même constat s’impose : l’Europe déçoit, l’Europe inquiète,
l’Europe reste ignorée.
Pourtant, malgré tout, l’Europe reste une idée stimulante,
porteuse d’espoir et d’utopie à laquelle les citoyens européens ne
renoncent pas : ce qu’ils rejettent, c’est son incarnation trop
souvent caricaturée.
Pourtant, l’opinion publique européenne voit peu à
peu le jour. Avec elle, c’est l’Europe qui s’éveille enfin :
non pas l’Europe économique et financière, celle du marché unique,
mais l’Europe politique, qui peine à voir le jour.
Il ne faut pas décevoir l’opinion : ce serait un formidable malentendu. Il faut
donc au contraire expliquer ce que fait – déjà – l’Europe et continuer
à œuvrer pour un approfondissement de la construction européenne,
lisible par ses citoyens et utile à tous.
Nous voulons par nos propositions et le texte qui
suit faire face à cette situation. Ce rapport est notre contribution
aux doutes qui saisissent aujourd’hui l’Europe.
[1]
Eurobaromètre 52, publié par la Direction
Générale pour l’Education et la Culture, en avril 2000, et réalisé
à partir des enquêtes effectuées entre octobre et novembre 1999.
[2]
L’Institut pour la démocratie en Europe a
consacré une séance de travail à ce thème (juin 99), dont on s’est inspiré ici.
[3]
Si 43% des abstentionnistes espagnols relèvent
de cette attitude apolitique, ce groupe représente régulièrement
17 à 18% seulement des abstentionnistes des autres pays, notamment
France, Italie, Allemagne.
[4]
Différentes enquêtes de l’Eurobaromètre, et
notamment celle consacrée à l’adhésion des femmes à l’Europe (1998)
ont montré que l’euroscepticisme était plus prononcé en Allemagne
de l’Est, l’intégration européenne redoublant et prolongeant le
choc de la réunification.
[5]
21% des Suédois se justifient par leur défiance
à l’égard de l’Europe, 34% par leur ignorance à l’égard du Parlement
et de l’Europe en général.
[6]
Il faut préciser ici la fracture constatée
entre le sentiment des élites économiques, politiques administratives
allemandes, qui soutienne très fortement l’euro (80% en 1996), et
la population attachée à ce symbole de la prospérité allemande qu’était
le mark, et qui estime avoir plus à perdre qu’à gagner avec le passage
à l’euro (19% d’opinions favorables, au même moment, parmi les plus
de 16 ans).
[7]
Une enquête réalisée durant le premier semestre
1999 par l’organisation patronale CEOE auprès de 2000 entreprises
espagnoles a mis en évidence le faible attrait des opportunités
offertes par l’euro aux yeux des entreprises espagnoles : pour
près de 70% d’entre elles, l’euro ne modifie pas les stratégies
financières, n’incite pas à recourir à des institutions financières
étrangères, ni à se lancer à la conquête de nouveaux marchés hors
des frontières de la péninsule (El Pais, 3 janvier 2000)
[8]
L’analyse de l’opinion européenne féminine
par segment permet de distinguer 5 attitudes : les sympathisantes
qui soutiennent l’Europe, les pragmatiques qui y adhérent
par intérêt bien compris, les critiques qui y voient des
aspects négatifs et positifs sans parvenir encore à opter pour ou
contre, les indécises qui sont indifférentes à toute réflexion
politique, mais sont globalement opposées à l’Europe et adeptes
du statu quo, les sceptiques qui sont radicalement opposées
à l’Union européenne. L’importance du groupe des « critiques »
dans certains pays peu favorables à l’Europe tels les pays nordiques
est considéré comme une chance, puisqu’il y a là un facteur d’évolution
de l’opinion des pays du Nord. Or leur opposition à l’euro est ce
qui les rapproche le plus des opposantes systématiques, ce qui est
à prendre en considération.
[9]
A ce titre la réflexion actuellement en cours
au Conseil Economique et Social sur les aspects concrets, pour la
population, du passage à l’euro, pourrait être utilement mise à
profit dans le cadre de la communication de sensibilisation à l’euro
qui va précéder le basculement de 2002.
[10]
Bertarnd Badie, Comment se construit un
espace public européen, in L’opinion européenne, Presses
de Sciences-Po, 2000.