Institut pour la démocratie en Europe, mars 2000

 

Pour une réforme

de la Commission européenne

 

 

Introduction

A la fin de l’année 2000, lors du Conseil européen de Nice, les quinze Etats membres de l’Union européenne vont réformer une fois de plus les institutions de l’Union si, bien sûr, ils arrivent à dégager un consensus. La précédente réforme est pourtant très récente : en juin 1997, les Quinze avaient déjà procédé à des retouches substantielles du Traité de Maastricht mais ils avaient laissé de nombreux points en suspens, dont trois que le Traité d’Amsterdam avait identifiés comme essentiels et devant faire l’objet d’une négociation prochaine : la pondération des votes au Conseil, la réforme du nombre des Commissaires et l’extension des domaines requérant un vote à la majorité qualifiée.

Le Conseil européen de Cologne (3-4 juin 1999) a donné des recommandations, la présidence finlandaise de l’Union a recensé l’ensemble des réformes envisageables et le Conseil européen d'Helsinki (10-11 décembre 1999) a confirmé le mandat de la CIG en précisant que « d'autres modifications à apporter au traité pourront être envisagées, dans la mesure où elles concernent le fonctionnement des institutions européennes et découlent de la mise en oeuvre du traité d'Amsterdam »[1]. La Conférence a officiellement débutée le 14 février 2000 et doit donc en principe achever ses travaux à la fin de l’année.

Mais, dans toute l’Europe, des voix s’élèvent et affirment qu’il faut profiter de cette réforme institutionnelle pour entamer une réflexion approfondie sur l’avenir de la construction européenne, menacée par des bouleversements internes et externes mal pris en compte par des gouvernements trop prudents. L’Institut pour la démocratie en Europe partage en tous points cette analyse. Ce rapport est sa contribution au débat.

Quatre thèmes imposent à l’évidence une réflexion plus profonde que celle qui nous est aujourd'hui proposée : les dysfonctionnements administratifs récents de la Commission nécessitent de repenser ses missions ; la politique économique et sociale des pays de l’Euro 11 doit être mieux coordonnée ; les deuxième et troisième piliers de Maastricht (la politique extérieure et de sécurité commune ainsi que les actions en matière de justice et d’affaires intérieures) réclament une volonté politique ; enfin et peut-être surtout, l’élargissement nous impose une autre vision de la construction européenne.

Jusqu’à la fin des années 80, la construction européenne était un enjeu économique avant d’être géopolitique : il s’agissait de construire un marché unique - cette « solidarité de fait » dont parlait déjà la déclaration Monnet-Schuman du 9 mai 1950 - qui a mobilisé l’essentiel des forces des autorités européennes et de gouvernements qui savaient que la dimension politique allait de pair avec la dimension économique.

La chute du communisme et la fin de la césure profonde qui déchirait l’Europe impose aujourd'hui de prendre en compte d’abord et avant tout la dimension géopolitique de l’Union européenne. L’élargissement aux pays de l'Europe centrale et orientale ne pose donc pas uniquement des problèmes de fonctionnement interne, il nécessite une réflexion complète sur la nature géopolitique de l’Europe. Ainsi, contrairement peut-être à certaines idées reçues, l’élargissement va probablement modifier les équilibres dans le débat sur l’Europe politique. La Pologne ou la Hongrie ont toujours été très liées à l’Europe occidentale : si elles entendent évidemment profiter du marché unique européen, elles n’en négligeront pas pour autant la dimension géopolitique. Bronislaw Geremek, ministre des affaires étrangères polonais, n’affirmait-il pas : « l’immense réussite de la fin du XXè siècle est la réalisation de l’idée européenne sous la forme de l’Union Européenne » [2] ? Reste effectivement à la faire fonctionner à 27 ou 28.

La question de la réforme des institutions est donc bien celle de l’avenir de l’Union européenne et ce serait faire une erreur grave que de considérer que le seul enjeu est de trouver un compromis qui permettent aux « petits pays » de trouver leur place au collège des Commissaires. Comme le dit Jacques Delors, « la question qui fâche et qui divise [est] : quel pourrait être notre avenir commun lorsque nous serons trente ? »[3].

 

I - La Commission européenne, une méthode

La réflexion sur le fonctionnement institutionnel de l’Union européenne ne peut ignorer l’originalité profonde du modèle européen.

A. Un modèle unique

1. L’Europe, un « objet politique non identifié »

Trois modèles de relations interétatiques sont au cœur des principes fondamentaux de la Communauté puis de l’Union européenne :

-         le modèle intergouvernemental d’abord qui donne aux Etats l’occasion de se consulter et de travailler ensemble par le biais de conférences diplomatiques et d’organisations internationales comme l’ONU. L’Union européenne a aujourd'hui dépassé ce modèle, sans pour autant le renier. Les consultations intergouvernementales, par l’intermédiaire du Conseil des Ministres et du Conseil européen, permettent toujours de donner à l’Union européenne impulsion et légitimité démocratique.

-         le modèle supranational qui a permis au cours de l’Histoire de construire des Etats à partir d’entités jusque là séparées. S’il ne peut être érigé en principe de fonctionnement pour l’Union européenne puisque celle-ce ne saurait être l’expression juridique d’une nation ou un Etat centralisé - comme l’ont rappelé les autorités allemandes et françaises en 1995 -, ce modèle a néanmoins inspiré les pères fondateurs de l’Europe et notamment Jean Monnet quand il s’est agi de donner à la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier une Haute Autorité, dont procède directement la Commission européenne.

-         Le troisième modèle est le modèle fédéral qui est à l’origine du projet européen, même si la référence aux Etats-Unis d’Europe s’est peu à peu estompée, aucun Etat européen ne souhaitant être comparé au Dakota du Nord ou au Nouveau-Mexique. Certains principes fondateurs du fédéralisme, comme par exemple la subsidiarité, restent d’actualité dans l’Union européenne.

L’originalité profonde de la méthode communautaire, « objet politique non identifié » selon Jean-Louis Quermonne, réside dans la conjonction subtile et précise de ces trois modèles qui a permis d’en créer un nouveau, le modèle communautaire.  

2. La Commission dans l’équilibre des pouvoirs

Ce bref rappel historique permet de situer l’origine institutionnelle de la Commission : alors que le Conseil incarnait l’intergouvernementalité du système, la Commission s’apparentait à une instance supranationale chargée de proposer des solutions aux problèmes communs, d’où son pouvoir d’initiative. L’idée, rappelée par Jean Monnet dans ses Mémoires[4], était que « la proposition des solutions aux difficultés communes par l’organisme européen indépendant permette d’écarter valablement l’obligation d’unanimité. »

Le principe fondamental de fonctionnement de la Commission, la collégialité, n’était que l’expression de cette supranationalité : puisqu’il fallait exprimer l’intérêt général européen, les décisions devaient être adoptées après recherche du consensus.

Cette méthode, qui permettait de se passer d’un gouvernement en dispersant son rôle entre le Conseil et la Commission, était, selon Monnet, « le véritable fédérateur de l’Europe »[5].

 

B. La Commission, des missions

Le caractère supranational de la Commission, illustré notamment par le nécessaire devoir d’impartialité de son personnel, apparaît clairement dans les missions qui lui ont été assignées au cours du temps.

La Commission doit remplir quatre types de tâches :

-         Elle doit proposer des solutions aux problèmes communs. Elle dispose du pouvoir de fixer l’agenda communautaire ainsi que du droit d’initiative, ce qui lui donne un double rôle de moteur et de filtre.

-         Elle a un rôle de médiation. Quand il faut trouver une position commune, quand il faut représenter l’Union, quand il faut attaquer un Etat qui n’aurait pas respecté les règles du jeu communes ou quand elle doit protéger les plus petits Etats contre les prétentions des « grands », c’est ce rôle qui est mis en avant.

-         Elle met en œuvre la politique commune, que ce soit d’un point de vue administratif, financier ou pratique quand il s’agit de réguler le marché unique pour les productions agricoles par exemple.

-         Elle dispose enfin d’un pouvoir quasi judiciaire en tant que gardienne des Traités lorsqu’il s’agit de veiller à l’application des directives, au respect des principes de la concurrence ou au contrôle des aides d’Etats. Ce pouvoir, complémentaire de celui de la Cour de Justice, provient une fois encore du caractère supranational de la Commission qui lui permet de dire l’intérêt général européen.

Ce système a correctement fonctionné pendant de nombreuses années mais les évolutions géopolitiques européennes de ces dix dernières années le menacent.


II– Réformer la Commission européenne

Plusieurs bouleversements historiques sont venus mettre à mal ce système et modifier peu à peu la signification politique de l’architecture institutionnelle de l’Union européenne. Il est regrettable que, trop souvent, la réforme soit justifiée uniquement par l’élargissement à venir et par les problèmes pratiques qui ne manqueront pas de se poser. 

A.      Les contraintes extérieures

Deux types de contraintes extérieures coexistent :

-         Les changements historiques récents ont remis partiellement en question « la méthode communautaire » en redistribuant certaines cartes : les deux nouveaux piliers du Traité sur l’Union européenne, la politique étrangère et de sécurité commune et la question de la justice et des affaires intérieures, sont du ressort presque exclusif du Conseil, ce qui augmente la dimension intergouvernementale de la « méthode », alors même que le principe de supranationalité a été dispersé entre la Commission, le Parlement - qui a vu ses pouvoirs augmenter - et la Banque centrale européenne. Enfin, aujourd'hui, la Commission est souvent présentée comme le lieu d’affrontement naturel des intérêts particuliers des Etats, ce qui n’est pas sa vocation.

Cette évolution, totalement contraire à la lettre et à l’esprit des Traités, est la première justification de la réforme envisagée des institutions de l’Union. Mais, malheureusement, elle est souvent éclipsée par l’actualité de l’élargissement et des problèmes internes.

-         L’élargissement à venir de l’Union européenne aux pays de l'Europe centrale et orientale et à certains pays méditerranéens (Malte, Chypre et éventuellement la Turquie) impose en effet lui aussi des contraintes importantes.

De nombreux problèmes pratiques vont se poser : alors même que la recherche de l’unanimité est difficile à Quinze, qu’en sera-t-il à 27, 28 ou 32 ? Tous les Etats membres doivent-ils disposer d’au moins un Commissaire, alors même que beaucoup critiquent le trop grand nombre de Commissaires déjà en fonction (20) ? Qu’en sera-t-il alors à 33, 34 ou 38 ?

Mais, au-delà de ces problèmes pratiques, cet élargissement pose des questions fondamentales : comment faire face à l’hétérogénéité accrue qui va en découler ? Comment prendre des décisions rapides  et efficaces? Comment éviter que l’élargissement n’aboutisse à la fin de l’Europe politique ?

La réforme est d’autant plus nécessaire qu’à ces contraintes extérieures s’ajoutent des problèmes internes.

B. Les dysfonctionnements de l’institution

La crise qui a secoué la Commission en 1999 a mis en évidence nombre de problèmes de fonctionnement, qui trouvent eux aussi leur origine dans des choix politiques.

Au-delà des contrats supposés fictifs de tels ou tels, le problème soulevé par la démission collective de la Commission Santer est celui des moyens mis à la disposition de l’institution. Les dix années de présidence de Jacques Delors se sont traduites pour la Commission par une augmentation exponentielle de ses missions, au fur et à mesure que le marché unique se mettait en place, que l’on préparait l’avènement de l’euro et que l’Europe politique sortait peu à peu des limbes. Parallèlement, le pouvoir effectif de la Commission était de plus en plus critiqué, personne ne résistant à la tentation d’accuser de tous les maux les « technocrates de Bruxelles ».

Les responsables politiques européens n’ont pas voulu dans ce contexte donner à la Commission les moyens humains de gestion des missions qu’ils continuaient par ailleurs à lui assigner. La Commission a donc du mettre en place dans l’urgence des procédures de substitution, faire appel à des intervenants extérieurs et distribuer de l’argent sans avoir toujours les moyens de contrôler son utilisation, d’autant que les Etats membres ont souvent fait preuve de beaucoup de mauvaise volonté dans le contrôle de l’argent communautaire qui transitait par leurs services.

Par ailleurs, la Commission est prisonnière d’une lourdeur démocratique indéniable qui tient autant à la multitude de ses missions qu’à ses principes de fonctionnement : la collégialité oblige à de longs aller-retours afin d’accorder les positions de toutes les directions générales puis celles des cabinets des commissaires et enfin celle les commissaires eux-mêmes.

Enfin, l’organisation interne de l’administration communautaire laisse à désirer. Les directions générales créées en fonction de besoins toujours nouveaux, se sont multipliées, suscitant toujours d’avantage de conflits internes dans les prérogatives des uns et des autres, alors même que le Président de la Commission n’avait pas de réel pouvoir d’arbitrage.

Tant que le Président de la Commission portait un projet politique innovant et que la Commission grandissait encore et toujours, le problème n’était pas d’une actualité urgente. Par contre, lorsqu’il s’est agi de marquer une certaine pause dans les réformes et de mener une réflexion sur le fonctionnement interne de l’institution, les problèmes sont apparus et avec eux les critiques venues de tous bords qui ont conduit inexorablement à la démission collective de mars 1999.

 

C. La Commission, cette inconnue

La nécessité de réformer la Commission est reconnue par tous, encore faut-il lui laisser une chance de réussir en ne choisissant pas de miner son action par des critiques faciles et continues.

La Commission souffre au moins autant que de ses lourdeurs internes d’un problème de communication important et originel. Dès qu’elle a commencé à prendre du pouvoir dans l’espace politique européen, la Commission a été critiquée pour son manque de légitimité démocratique ou sa « furie réglementaire », souvent par ceux-là même qui se trouvaient à l’origine de ses propositions. Si cette dernière dispose en effet du pouvoir de proposition, cela ne signifie en rien qu’elle est la seule source d’initiative législative dans la mécanique communautaire. Une étude menée en 1991 a montré que 6 % seulement des propositions législatives sont de sa propre initiative. Ainsi, par exemple le fameux règlement sur les fromages au lait cru – image caricaturale de l’interventionnisme de la Commission – n’est en fait qu’une réponse à la demande d’un Etat au Conseil.

Si la Commission doit effectivement faire face à un réel déficit de légitimité, elle le doit donc autant à l’opacité de ses procédures qu’à l’action parfois peu amène de gouvernements pour qui il est toujours beaucoup plus facile de faire accepter une décision difficile prise à « Bruxelles » qu’à Paris ou à Londres par exemple.

Plus généralement, la Commission est victime de l’originalité de la méthode communautaire qui ne s’apparente à rien de connu et qui n’est pas diffusée dans les Etats membres : combien de citoyens sont capables d’expliquer la répartition des pouvoirs au sein de l’Union ? Combien savent quelles sont les missions exactes de la Commission ?

La réforme de la Commission est nécessaire : les bouleversements géopolitiques de l’Europe, les dysfonctionnements internes de l’institution l’exigent. Mais, de façon certainement tout aussi importante, la Commission doit, avec les Etats membres comme partenaires, réussir à faire comprendre aux citoyens qui elle est et ce qu’elle fait.

Reste à proposer des solutions recevables par tous.

 

III – La réforme, accords et désaccords

La réforme, les réformes de la Commission font aujourd’hui l’objet d’un débat qui commence dans toute l’Europe. En France au Commissariat au Plan, à l’Assemblée nationale, au Sénat, aux Pays-Bas à l’Institut européen d’administration publique, en Angleterre sous l’égide de l’ICRI (Independent Commission for the Reform of the Institutions and Procedures of the Union), en Belgique à l’ULB, au Portugal sous l’impulsion de la Présidence de l’Union, en Allemagne à la fondation Friedrich Ebert et à la Commission ou suscitée par la Commission, de nombreuses réflexions sont menées afin de nourrir le débat lors de la négociation de la prochaine CIG.

A.         Visions européennes et visions nationales

Une profonde ligne de fracture distingue les participants au débat. Et, contrairement à un grand nombre d’autres dossiers européens, la fracture n’est pas géographique : il ne semble pas – ou du moins pas encore – qu’un groupe de pays du Sud fasse bloc autour d’une idée qui serait combattue par les pays du Nord par exemple. La fracture ne résulte pas non plus de la taille des pays : les « petits pays » ne forment pas un front uni face aux « grands », même si, sur certains dossiers, la convergence de leurs intérêts est évidente.

La fracture est politique, mais pas au sens d’une division profonde entre droite et gauche, chrétiens-démocrates ou sociaux-démocrates. Elle sépare plutôt ceux qui veulent que l’Europe avance, qui ont une vision européenne du destin national et ceux qui raisonnent d’abord en nationaux, pour qui l’Europe est avant tout un instrument de puissance nationale.

Pourquoi le ministre français des Affaires européennes refuse-t-il « le principe d’un commissaire par Etat membre, sauf si on obtient une repondération satisfaisante au Conseil », si ce n’est parce qu’il considère que le poids de la France plus important au Conseil équilibrera la baisse de prestige et d’influence supposée qu’entraînerait la perte d’un Commissaire pour la France. Pourquoi la Fondation Friedrich Ebert, très proche du gouvernement allemand, insiste-t-elle sur la nécessité de « rester en retrait et de limiter la réforme à l’essentiel », c'est-à-dire au « reliquat d’Amsterdam » ? Les gouvernements européens en général et notamment français et allemand semblent craindre une réforme et veulent surtout éviter de poser la question qui fâche : « quel est notre projet pour l’Europe élargie ? ».

Toute autre est l’attitude de la Commission et de certaines personnalités connues pour être en pointe dans le débat européen. Le rapport Dehaene-Weizsäcker-Simon affirme que « la distinction opérée à Amsterdam entre ajustement et réforme plus profonde est caduque car l’élargissement sera plus rapide que prévu ». Il faut donc engager l’Europe dans une réforme profonde de ses institutions et « élargir l'ordre du jour en y incluant le remaniement des textes des traités, afin d'éviter des révisions incessantes qui seront impossibles quand nous serons 25 ». Il faut donc s’efforcer de ne pas « multiplier les conférences », comme le rappelle la Commission elle-même et entamer aujourd’hui une réflexion approfondie sur l’Europe de l’après-élargissement.

Certains, plus ambitieux, souhaitent repenser comme Jean-Louis Quermonne toute l’architecture institutionnelle de l’Union : « l’Union Européenne doit opérer une nouvelle synthèse : alors que jusqu’à présent la Communauté avait fait l’économie d’un gouvernement en dispersant son rôle entre la Commission et le Conseil, la méthode adoptée ici pour répondre à l’accumulation des défis auxquels l’Union Européenne est confrontée tend au contraire à clarifier et à renforcer l’exercice de la fonction gouvernementale dans le système institutionnel de l’Union en intensifiant leur relation. (…) L’Union Européenne s’est dotée peu à peu d’un Parlement, d’une Cour de justice, d’une Cour des comptes et d’une Banque centrale, il lui faut désormais un gouvernement. »[6]

B.      Réformer l’action de la Commission : une vraie unanimité

Face à ces différences d’approche, le plus petit dénominateur commun réside là où la dimension politique de la réforme est le moins présent, dans la gestion quotidienne de la Commission.

Romano Prodi, dans son discours-programme « Donner forme à la nouvelle Europe », insiste sur la nécessité pour la Commission de s’occuper « plus d’actions fondamentales et moins de tâches d’exécution », ce qui se traduit par la volonté de décentraliser la gestion et de déléguer certains fonctions non stratégiques. Dans son rapport, l’ICRI ne dit pas autre chose : « il faut développer le système des agences pour remplacer certaines tâches de l’administration ». Mais, il est généralement admis qu’il ne faut pas étendre de façon abusive ce système : ainsi selon l’ICRI comme selon Jean-François Drevet[7] – fonctionnaire français de la Commission -  la politique de la concurrence doit rester dans le giron de la Commission car une totale impartialité est requise pour ces questions.

La décentralisation de certaines missions de la Commission est elle aussi reconnue comme nécessaire par la plupart des auteurs et de institutions qui ont livré leurs réflexions sur ces questions. Comme la délégation, la décentralisation doit soulager la Commission de la gestion quotidienne pour lui permettre de se concentrer sur ses objectifs essentiels.

La mise en œuvre pratique de ces exigences reste, elle, moins précise : si le président de la Commission a chargé un des Commissaires, Neil Kinnock, de la réforme administrative et en a fait une des priorités de son mandat, les seules propositions concrètes présentées jusqu’à présent proviennent des services du Commissaire britannique qui a proposé récemment un plan d’actions à ce sujet.

Le fait que personne ne juge bon d’aller au-delà de la simple injonction concernant la réforme administrative démontre si besoin était le caractère technique de ce sujet et son absence de conséquences politiques… ce qui n’est pas étranger à l’unanimité dont il fait l’objet.

C.         Les points en discussion

Les questions plus politiques sont évidemment âprement débattues. La question inscrite à l’ordre du jour de la Conférence Intergouvernementale du nombre de Commissaires est constamment abordée.

Toutes les solutions sont envisagées. Certains n’écartent pas totalement l’idée d’une Commission comportant une trentaine de membres mais ils sont rares. La plupart des contributions insistent sur la nécessité de continuer à différencier d’une manière ou d’une autre les « grands pays » des « petits ». Plusieurs solutions s’offrent alors : si on décide de limiter le nombre de Commissaires à 10, 15 ou 20 (toutes les formations sont proposées suivant la répartition des tâches envisagées), la distinction entre « grands » et « petits » peut être maintenue en instaurant des Commissaires-adjoints, en établissant un système de roulement pour les « petits pays » ou en créant des postes de commissaires sans portefeuilles chargés de missions à titre temporaire. Le but avoué est de limiter l’inflation du nombre de Commissaires qui nuit à l’efficacité de la Commission et au principe de collégialité.

Seuls quelque-uns et notamment Jean-Louis Quermonne évoquent l’idée du choix des Commissaires parmi des personnalités qualifiées retenues en fonction de leur expérience et de leur compétence plutôt que selon de stricts critères nationaux, à la manière d’un gouvernement classique où l’origine géographique d’un ministre compte moins que sa compétence ou son poids politique. Cette proposition est cohérente avec le premier principe de la Commission, instance supranationale, qui exige de ses membres qu’ils agissent au nom de l’intérêt général européen plutôt qu’en fonction de strictes considérations nationales.

Le deuxième point en débat est celui du rôle du président de la Commission. Jacques Delors souhaitait lui donner une vraie légitimité démocratique en proposant, lors des élections pour le Parlement européen, d’associer une liste à un candidat au poste de président. D’autres comme la Fondation Friedrich Ebert souhaitent faire élire le président de la Commission à la majorité qualifiée et non plus à l’unanimité pour éviter les solutions trop consensuelles qui débouchent sur des personnalités manquant d’envergure. Plusieurs voix s’élèvent également pour demander plus de pouvoir pour le président de la Commission, dans le choix des Commissaires (rapport Quermonne) mais aussi dans la capacité d’organisation de l’institution (rapport Dehaene).

Au-delà des questions de légitimité démocratique, ce débat sur les pouvoirs du président de la Commission est éminemment politique car si les personnalités qui abordent ce problème restent parfois discrètes sur leurs motivations, elle savent toutes qu’un changement fondamental des principes de fonctionnement de la Commission est en jeu : si son président ne doit plus être seulement primus inter pares mais un vrai leader, c’est que la collégialité a - en partie - vécu. Plus le nombre de Commissaires augmente, plus il est difficile de trouver une position commune et plus il est nécessaire que quelqu’un ait le pouvoir de trancher.

Le troisième débat est le corollaire du précédent. L’accent est souvent mis sur les responsabilités que doit prendre la Commission, devant le Parlement comme éventuellement devant le Conseil européen. Le rapport Dehaene insiste sur la responsabilité individuelle des Commissaires, au contraire du Sénat français qui souhaite maintenir la responsabilité collégiale de l’institution. L’enjeu de ce débat est essentiel : donner aux Commissaires une responsabilité individuelle, c’est écorner encore un peu plus le principe de collégialité et les assimiler à des ministres d’un gouvernement « ordinaire ».

Ce rapide aperçu des réflexions menées en Europe sur la réforme de la Commission européenne permet de mieux envisager ses enjeux : alors que les responsables gouvernementaux et les institutions qui les conseillent s’attardent surtout sur la question du nombre de Commissaires et de leur pouvoir, d’autres n’hésitent pas à s’interroger sur le sens de la collégialité dans une Europe à trente où il faudrait prendre rapidement des décisions dont on pourrait être individuellement redevable. Deux visions coexistent donc : l’une, limitée par les enjeux nationaux et les contraintes politiques internes, ne prend pas la mesure du débat alors que l’autre, dont les modalités restent à discuter, saisit directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, les enjeux de la question fondamentale qui pourrait s’énoncer ainsi : « la méthode communautaire doit-elle se perpétuer dans une Europe élargie ? ».

 

IV – Les propositions de l’Institut pour la démocratie en   Europe 

L’Institut pour la démocratie en Europe, indépendante de toute institution, propose des solutions et s’efforce de ne pas limiter les réformes envisagées au seul « reliquat d’Amsterdam ».

A.      Une Commission resserrée sur ses missions originelles

Reprenons les trois questions abordées précédemment :

-         Sur la question du nombre de Commissaires : le principe fondamental de fonctionnement de la Commission est la collégialité, lequel est actuellement mis à mal. Pour lui redonner de la vigueur, nous proposons de limiter le nombre de Commissaires à dix, correspondant à autant de Directions générales. Une Commission resserrée perdra moins de temps dans les débats et la recherche du consensus.

-         Sur la nationalité des Commissaires : très peu nombreux, les Commissaires ne pourront évidemment pas représenter l’ensemble des pays européens. Nous proposons de les choisir parmi des personnalités qualifiées, indépendamment de leur nationalité en instaurant une cérémonie publique largement diffusée où ils s’engageraient solennellement à toujours prendre en compte l’intérêt général européen et jamais le seul intérêt de leur nation d’origine.

Compte-tenu des problèmes que cette solution ne manquera pas de poser, il serait possible dans un premier temps d’instituer des postes de vice-commissaires, investis par le Parlement, qui permettraient de satisfaire les exigences de tous. Il serait exigé que Commissaire et vice-Commissaire ne soit pas de la même nationalité.

-         Sur les pouvoirs du président de la Commission : dans une institution qui aurait retrouvé sa collégialité, le président n’a pas besoin d’avoir le pouvoir de trancher. Par contre, l’idée de Jacques Delors d’associer son nom à des listes lors des élections européennes nous semble intéressante : elle lui permettra d’asseoir sa légitimité démocratique et cette solution permettrait également d’éviter les candidats de consensus sans envergure.

-         Sur la responsabilité de la Commission : elle doit rester solidaire selon le principe de collégialité.

-         Sur le fonctionnement de la Commission : il faut, dans le respect de l’intérêt général, décharger la Commission de ses missions de gestion et recentrer son action sur son rôle de gardienne des Traités, de représentations extérieures et de force de proposition.

La Commission ainsi réformée serait resserrée et plus efficace tout en restant conforme aux principes de fonctionnement de la méthode communautaire : elle ne serait pas un gouvernement européen, idée qui serait probablement rejetée dans le contexte actuel, mais bien une force de proposition dynamique, porteuse d’un projet politique que son président, fort d’une certaine légitimité démocratique, devrait porter.

B.         Vers une Europe politique…

L’enjeu des réformes en cours est essentiel : élargie à une trentaine de membres, l’Europe court le risque de ne plus être qu’un grand marché sans frontières, ce dont se satisferaient probablement plusieurs Etats membres.

Nous refusons cette évolution et considérons au contraire que l’élargissement offre à l’Europe une chance historique de s’affirmer en tant que projet politique. Les disparités économiques sont en effet telles que le fonctionnement d’un marché unique élargi ne pourrait être effectif avant une dizaine d’années. De plus, les pays de l'Europe centrale et orientale et les pays méditerranéen concernés perçoivent de leur côté l’Europe autant comme un projet économique que comme une entité géopolitique : ils désirent participer à la construction d’une Europe politique. Il faut profiter de cette opportunité pour penser avec eux le destin européen et donner à la Commission les moyens d’être le catalyseur de cette réflexion et pas uniquement le surveillant sourcilleux de l’intégration de « l’acquis communautaire ».

 



[1] Rapport officiel du Conseil européen d’Helsinki, 10-11 décembre 1999.

[2] Le Monde, 28/09/1999

[3] Le Monde, 19/01/2000

[4] Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976.

[5] Ibid.

[6] L’Union européenne en quête d’institutions légitimes et efficaces. Rapport du groupe présidé par Jean-Louis Quermonne. Commissariat général au Plan. 1999.

[7] Jean-François Drevet, La nouvelle identité européenne, PUF, 1997.