Institut pour la démocratie en Europe (avril 2000)

 

 
Pour une réforme du Conseil

Introduction

A la fin de l’année 2000, lors du Conseil européen de Nice, les quinze Etats membres de l’Union européenne vont réformer une fois de plus les institutions de l’Union si, bien sûr, ils arrivent à dégager un consensus. La précédente réforme est pourtant très récente : en juin 1997, les Quinze avaient déjà procédé à des retouches substantielles du Traité de Maastricht mais ils avaient laissé de nombreux points en suspens, dont trois que le Traité d’Amsterdam avait identifiés comme essentiels et devant faire l’objet d’une négociation prochaine : la pondération des votes au Conseil, la réforme du nombre des Commissaires et l’extension des domaines requérant un vote à la majorité qualifiée. Le Conseil européen de Cologne (3-4 juin 1999) a donné des recommandations, la présidence finlandaise de l’Union a recensé l’ensemble des réformes envisageables et le Conseil européen d'Helsinki (10-11 décembre 1999) a confirmé le mandat de la CIG en précisant que « d'autres modifications à apporter au traité pourront être envisagées, dans la mesure où elles concernent le fonctionnement des institutions européennes et découlent de la mise en oeuvre du traité d'Amsterdam »[1]. La Conférence a officiellement débutée le 14 février 2000 et doit donc en principe achever ses travaux à la fin de l’année.

Mais, dans toute l’Europe, des voix s’élèvent et affirment qu’il faut profiter de cette réforme institutionnelle pour entamer une réflexion approfondie sur l’avenir de la construction européenne, menacée par des bouleversements internes et externes mal pris en compte par des gouvernements trop prudents. L’Institut pour la démocratie en Europe partage en tous points cette analyse. Ce rapport est sa contribution au débat.

Quatre thèmes imposent à l’évidence une réflexion plus profonde que celle qui nous est aujourd'hui proposée : les dysfonctionnements administratifs récents de la Commission nécessitent de repenser ses missions ; la politique économique et sociale des pays de l’Euro 11 doit être mieux coordonnée ; les deuxième et troisième piliers de Maastricht (la politique extérieure et de sécurité commune ainsi que les actions en matière de justice et d’affaires intérieures) réclament une volonté politique ; enfin et peut-être surtout, l’élargissement nous impose une autre vision de la construction européenne.

Jusqu’à la fin des années 80, la construction européenne était un enjeu économique avant d’être géopolitique : il s’agissait de construire un marché unique - cette « solidarité de fait » dont parlait déjà la déclaration Monnet-Schuman du 9 mai 1950 - qui a mobilisé l’essentiel des forces des autorités européennes et de gouvernements qui savaient que la dimension politique allait de pair avec la dimension économique.

La chute du communisme et la fin de la césure profonde qui déchirait l’Europe impose aujourd'hui de prendre en compte d’abord et avant tout la dimension géopolitique de l’Union européenne. L’élargissement aux pays de l'Europe centrale et orientale ne pose donc pas uniquement des problèmes de fonctionnement interne, il nécessite une réflexion complète sur la nature géopolitique de l’Europe. Ainsi, contrairement peut-être à certaines idées reçues, l’élargissement va probablement modifier les équilibres dans le débat sur l’Europe politique. La Pologne ou la Hongrie ont toujours été très liées à l’Europe occidentale : si elles entendent évidemment profiter du marché unique européen, elles n’en négligeront pas pour autant la dimension géopolitique. Bronislaw Geremek, ministre des affaires étrangères polonais, n’affirmait-il pas : « l’immense réussite de la fin du XXè siècle est la réalisation de l’idée européenne sous la forme de l’Union Européenne » [2] ? Reste effectivement à la faire fonctionner à 27 ou 28.

La question de la réforme des institutions est donc bien celle de l’avenir de l’Union européenne et ce serait faire une erreur grave que de considérer que le seul enjeu est de trouver un compromis qui permettent aux « petits pays » de se satisfaire de la nouvelle pondération des voix au Conseil. Comme le dit Jacques Delors, « la question qui fâche et qui divise [est] : quel pourrait être notre avenir commun lorsque nous serons trente ? »[3].

Des toutes les institutions de l’Union européenne, le Conseil est peut-être celle qui a le plus tardé à évoluer. Parce qu’il a grandi au rythme de la construction européenne en étant moins exposé aux critiques publiques que la Commission, il souffre dans son fonctionnement quotidien de lacunes graves, à la fois pratiques et politiques qu’il est temps de corriger. Son ancien secrétaire général, M. Trumpf avait esquissé des recommandations en mars 1999. Il faut aller plus loin aujourd'hui.

 

I – Le Conseil dans le triangle institutionnel communautaire

A. Un modèle unique

1. L’Europe, un « objet politique non identifié »

Trois modèles de relations interétatiques sont au cœur des principes fondamentaux de la Communauté puis de l’Union européenne :

-         le modèle intergouvernemental d’abord qui donne aux Etats l’occasion de se consulter et de travailler ensemble par le biais de conférences diplomatiques et d’organisations internationales comme l’ONU. L’Union européenne a aujourd'hui dépassé ce modèle, sans pour autant le renier. Les consultations intergouvernementales, par l’intermédiaire du Conseil des Ministres et du Conseil européen, permettent toujours de donner à l’Union européenne impulsion et légitimité démocratique.

-         le modèle supranational qui a permis au cours de l’Histoire de construire des Etats à partir d’entités jusque là séparées. S’il ne peut être érigé en principe de fonctionnement pour l’Union européenne puisque celle-ce ne saurait être l’expression juridique d’une nation ou un Etat centralisé - comme l’ont rappelé les autorités allemandes et françaises en 1995 -, ce modèle a néanmoins inspiré les pères fondateurs de l’Europe et notamment Jean Monnet quand il s’est agi de donner à la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier une Haute Autorité, dont procède directement la Commission européenne.

-         Le troisième modèle est le modèle fédéral qui est à l’origine du projet européen, même si la référence aux Etats-Unis d’Europe s’est peu à peu estompée, aucun Etat européen ne souhaitant être comparé au Dakota du Nord ou au Nouveau-Mexique. Certains principes fondateurs du fédéralisme, comme par exemple la subsidiarité, restent d’actualité dans l’Union européenne.

L’originalité profonde de la méthode communautaire, « objet politique non identifié » selon Jean-Louis Quermonne, réside dans la conjonction subtile et précise de ces trois modèles qui a permis d’en créer un nouveau, le modèle communautaire.

2. Le Conseil dans l’équilibre des pouvoirs

Ce bref rappel historique permet de situer l’origine institutionnelle du Conseil : alors que la Commission est une instance supranationale chargée de proposer des solutions aux problèmes communs, le Conseil incarne l’intergouvernementalité du système et donc la mosaïque des intérêts nationaux.

Dans le modèle communautaire, le Conseil est le lieu où les Etats membres négocient mais, contrairement par exemple au modèle fortement centralisé qui a cours en France, le Conseil doit partager son pouvoir avec les autres institutions. L’ensemble du dispositif institutionnel européen est d’ailleurs élaboré de façon à ne jamais donner à une des trois institutions (Conseil, Parlement, Commission) le pouvoir de décider contre les deux autres.

Cette méthode, qui permettait de se passer d’un gouvernement en dispersant son rôle entre le Conseil et la Commission, était, selon Jean Monnet, « le véritable fédérateur de l’Europe »[4].

Le lien entre le Conseil et la Commission est consubstantiel. Il est donc essentiel quand on envisage une réforme des institutions de l’Union européenne de penser la réforme du Conseil et celle de la Commission de façon coordonnée : face à la question du nombre de Commissaires auquel a droit un Etat membre, les grands Etats répondent par exemple qu’ils sont prêts à abandonner leur deuxième Commissaire si une nouvelle pondération des voix au Conseil qui tient mieux compte de leur situation est imposée.

B. Le Conseil, lieu de négociation et de décision

Le Conseil (ainsi dénommé dans les Traités) est l’institution où se déroulent les négociations entre les Etats membres.

 Les débats s’y déroulent à trois niveaux : le premier niveau est technique, il est constitué des très nombreux groupes de travail du Conseil (environ 200). Il réunit les conseillers des représentations permanentes et souvent des experts venus des capitales : c’est là que s’effectue le premier travail de rapprochement des positions. Les groupes de travail transmettent leurs conclusions au COREPER (I et II, suivant les thèmes traités) qui est composé des représentants permanents et des représentants permanents adjoints des Etats membres : c’est l’instance centrale de la négociation communautaire puisque les représentants permanents sont à la fois les avocats de leur gouvernement auprès des autres gouvernements et ceux qui tentent de négocier avec leur propre gouvernement une inflexion des positions nationales pour tenter de trouver un compromis.

Le Conseil des ministres enfin, en formation normale (« Affaires générales ») ou spécialisées (« Ecofin », « Agriculture », « Transports »…il y en a plus de 20 au total) est le dernier niveau de négociations, entre ministres. C’est au Conseil que sont formellement adoptés les textes, à la majorité simple (questions de procédure), à la majorité qualifiée ou à l’unanimité (institutions, fiscalité, circulation des personnes…). La présidence du Conseil, exercée à tour de rôle par les Etats membres, a pour mission de définir l’agenda européen et d’animer les débats.

A cette fonction législative s’ajoute la coordination des politiques des Etats membres et la surveillance de l’application des décisions communautaires puisque ce sont les Etats membres qui mettent en œuvre sur le terrain les politiques européennes, la Commission n’ayant pas de services territoriaux.

Depuis 1974, à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing et de Helmut Schmidt, les chefs d’Etats et de gouvernements ainsi que leurs ministres des Affaires étrangères, se réunissent au moins une fois par présidence. A la différence du Conseil des ministres dont le rôle est de prendre des décisions sur des questions précises, le Conseil Européen a pour mission de fixer les grandes orientations politiques de l’Union européenne.

II – Les dysfonctionnements de l’institution

A. Un contexte nouveau

Les principes de fonctionnement du Conseil n’ont pas évolué depuis le Traité de Rome. Mais, parallèlement, le nombre de membres de l’Union européenne n’a pas cessé d’augmenter, puisque, de six, ils sont aujourd'hui quinze et devraient prochainement être 27 ou 28. Les réunions du Conseil qui, au début de la construction européenne, s’apparentait plus à une rencontre entre familiers – tout le monde se connaissait et se fréquentait assidûment – ont définitivement perdu aujourd'hui leur caractère intime et vont de plus en plus ressembler à des rencontres internationales classiques.

Mais, au-delà de ces problèmes pratiques, cet élargissement pose des questions fondamentales : comment faire face à l’hétérogénéité accrue qui va en découler ? Comment prendre des décisions rapides  et efficaces? Comment éviter que l’élargissement n’aboutisse à la fin de l’Europe politique ?

Cette question des conséquences pratiques de l’élargissement sur le fonctionnement institutionnel de l’Union européenne est aujourd'hui présente dans tous les esprits. Elle a même tendance à occulter une autre évolution, toute aussi importante pour l’équilibre institutionnel général de l’Union européenne.

Les évolutions récentes initiées notamment par le Traité de Maastricht ont en effet accru la part d’intergouvernementalité de la méthode communautaire. Les deux nouveaux piliers du Traité sur l’Union européenne, la politique étrangère et de sécurité commune ainsi que la question de la justice et des affaires intérieures sont du ressort presque exclusif du Conseil. Dans le même temps, la Commission n’est plus le principal dépositaire du principe de supranationalité : le Parlement qui a vu ses pouvoirs augmenter peut s’en prévaloir aujourd'hui avec plus de force que précédemment et la Banque centrale européenne nouvellement créée fonctionne elle aussi selon un principe supranational.

L’élargissement et le nouvel équilibre institutionnel posent des problèmes pratiques et politiques que la Conférence intergouvernementale devra résoudre.

B. Des problèmes pratiques et politiques

Sur le plan pratique, le Conseil souffre de maux qu’il est urgent de résoudre. L’augmentation régulière du nombre de formations du Conseil était en soi une évolution intéressante : aujourd'hui, tous les ministres d’un gouvernement travaillent en relation étroite avec leurs collègues des autres Etats membres par l’intermédiaire du Conseil. Mais, aux dires même d’un ancien ministre français des Affaires européennes, Alain Lamassoure, « la qualité de la coordination et de l’arbitrage n’a cessé de se dégrader ces dernières années. »[5] Cette dérive conduit à surcharger l’agenda des Conseils Européens qui sont de plus en plus consacrés à la résolution de litiges techniques.

Or, dans le même temps, le nombre croissant des Etats membres allonge de plus en plus l’intervalle entre deux présidences pour un même pays : à quinze, un Etat exerce la présidence tous les sept ans et demi, à 28, ce sera tous les quatorze ans ! Dans ces conditions, il est impossible pour les administrations nationales de garder la mémoire de leur présidence et de profiter de leur expérience pour améliorer leur capacité d’impulsion et de négociation.

Enfin, dans une perspective d’une Union qui compterait plus de 20 membres, le principe même du vote à l’unanimité doit être reconsidérée, d’autant que la catégorie de décisions requérant une décision à l'unanimité est très variée : en plus de celles qui ont un caractère constitutionnel - les modifications de traités, le régime linguistique, l'adhésion à l'Union. -, on rencontre les décisions relatives aux  deuxième et troisième piliers pour lesquelles le Conseil statue aussi à l’unanimité. Les procédures de nomination doivent elles aussi être ratifiées à l’unanimité à l’instar de nombreuses dispositions politiques.

Cette situation pose des problèmes considérables : comment continuer à avancer lorsqu’il faut contenter autant de pays différents ? Comment éviter que cet élargissement ne se traduise par un abandon de fait de tout projet d’intégration européenne ?

C. Des problèmes démocratiques

A cette menace qui plane sur le Conseil s’ajoutent les conséquences de pratiques de négociations aujourd'hui critiquées : dans les réunions techniques qui précèdent les Conseils proprement dit, ce sont des diplomates qui négocient. « Conçu pour faire fonctionner l’accord diplomatico-commercial qu’était le Traité de Rome, ce système est devenu contestable avec l’organisation du grand marché intérieur et carrément contradictoire avec l’Union monétaire et politique mise en place par les Traités ultérieurs »[6]. Le problème posé par cette organisation est d’ordre démocratique : les diplomates ont le goût du secret, négocient par « paquets » et ne font pas de la transparence un principe d’action. Autant de principes de travail qui ne correspondent pas aux exigences de démocratie requises d’une institution aussi importante que le Conseil.

Plus grave encore, la répartition des voix entre les Etats membres au sein du Conseil ne reflète plus l’équilibre entre les pays : les plus petits ont un poids proportionnellement beaucoup plus important que les grands dans le cas d’un vote à la majorité qualifiée. Le Conseil compte 87 voix, et il faut un minimum de 62 voix pour prendre une décision à la majorité qualifiée. Dans un tel cas, les voix des États membres sont affectées d'une pondération différente : l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Italie ont chacun dix voix, l'Espagne en a huit, les Pays-Bas, la Grèce, la Belgique et le Portugal cinq, la Suède et l'Autriche quatre, le Danemark, la Finlande et l'Irlande trois, et le Luxembourg deux. Compte tenu de leur population, la voix des petits États membres pèse ainsi relativement plus lourd puisque le rapport entre le pourcentage de voix au Conseil et le pourcentage de population est de 22,5 pour le Luxembourg et 3,35 pour l’Irlande alors qu’il est de 0,53 pour l’Allemagne et 0,73 pour le Royaume-Uni ou la France[7].

La perspective de l’élargissement vient encore assombrir ce tableau car, si la situation restait la même, les grands pays de l’Union européenne verraient encore leur poids relatif diminuer, au profit des petits[8], ce qui n’est pas démocratique.

La question de la repondération des votes au Conseil dans la perspective de l’élargissement s’ajoute aux problèmes posés par la gestion purement diplomatique des négociations communautaires pour mettre en lumière le déficit démocratique dont souffre le Conseil aujourd'hui.

 

III – Les propositions de réforme

Les deux points concernant le Conseil dans le « reliquat d’Amsterdam » ont donné lieu de part l’Europe à des propositions précises et circonstanciées. Les Etats membres ont fait part de leurs positions alors que les centres de recherche, les personnalités politiques indépendantes et les think-tanks proposaient des solutions.

A. Qui veut avancer en Europe ?

Le Conseil est le lieu d’expression privilégié du pouvoir des Etats et, contrairement peut-être au débat sur la réforme de la Commission, cette situation contribue à dessiner des lignes de fractures au sein des Etats membres. Alors que dans le débat sur la Commission, on voyait clairement s’affronter ceux qui voulaient faire avancer l’Europe et ceux qui étaient plus réticents, la question du Conseil oppose d’abord les grands et les petits Etats.

L’objectif des petits Etats aujourd'hui est d’éviter que, du fait de l’élargissement, l’Union européenne se transforme en un directoire des grands, alliés éventuellement aux membres fondateurs, qui utiliseraient les petits comme faire valoir. Cette crainte explique la farouche opposition de la Grèce et de la Finlande par exemple à toute idée de simplification de la procédure de coopérations renforcées, souhaitée notamment par la France et le Benelux qui y voient un moyen de reconstituer le noyau originel de l’Union.

De même, même si le principe d’une nouvelle pondération des voix au Conseil semble s’imposer à tous, certains, plus particulièrement parmi les petits pays comme la Grèce, s’y opposent encore car ils redoutent d’être marginalisés. L’offre des grands pays (ceux qui disposent de deux Commissaires à la Commission) est la suivante : nous acceptons d’abandonner notre deuxième Commissaire mais en échange vous (sous-entendu les petits) acceptez une repondération des voix au Conseil plus égalitaire qu’actuellement et donc moins favorable pour vous.

Une autre ligne de clivage s’esquisse alors, tout aussi classique, qui sépare les Etats soucieux de faire avancer la construction européenne et ceux qui rechignent à toute évolution. La Grande-Bretagne et le Danemark se retrouvent ainsi une nouvelle fois dans le camp des partisans du statut quo : ils redoutent que l’on remette en question les exceptions à la règle qu’ils ont obtenues.

B. Propositions comparées.

1. Pondération des voix et vote à la majorité qualifiée   

L'article premier du protocole sur les institutions dans la perspective de l'élargissement de l'Union européenne, annexé au traité d'Amsterdam, cite déjà deux solutions possibles pour la révision de la pondération des voix :

1. l'introduction d'une double majorité (la double clé) ;

2. une nouvelle pondération des voix (la clé unique).

La double majorité pourrait être fondée sur une combinaison d’une certaine partie du nombre total de voix des États membres et d’un certain pourcentage de la population de l'Union, par exemple 60 %. Il était déjà apparu, lors des préparatifs du traité d'Amsterdam, que la plupart des États membres ne souhaitaient pas que les décisions au sein du Conseil soient prises sur la base d'une double majorité, car cela rendrait le processus décisionnel plus complexe. Aujourd'hui, seul le Danemark semble soutenir résolument cette option alors que la France y est farouchement opposée.

La plupart des pays semblent préférer la seconde possibilité, à savoir une nouvelle pondération des voix qui tiendrait compte du poids démographique des États membres : la Finlande, l’Italie, les Pays-Bas, en plus de la France, font pression pour que soit adoptée cette solution. Reste à trouver une formule pour cette repondération.

En 1996 déjà, les Pays-Bas avaient proposé une solution qui n’avait pas abouti en raison de l’opposition de certains au principe de la repondération. Aujourd'hui, cependant, les mentalités ont évolué et l’opposition de principe ne peut plus tenir. L’idée consiste à  appliquer un certain coefficient à la plupart des États membres fortement peuplés pour augmenter le nombre de leurs voix tandis que les petits États pourraient voir augmenter le leur par l'application d'un coefficient légèrement plus faible. On préserverait ainsi l'équilibre entre les grands États membres et les petits, même après l'élargissement (voir la simulation en annexe). Cette solution permettrait de limiter les distorsions actuelles tout en ménageant les susceptibilités des uns et des autres.      

Dernier point de discussion au sujet de la repondération des voix : l’abaissement du seuil de la majorité qualifiée. Le Sénat français a proposé qu’il passe de 71 à 60 %, de façon à faciliter l’adoption des textes à la majorité qualifiée. D’autres comme le Danemark ou la Finlande, soucieux du poids des petits pays, ne veulent pas modifier ce seuil.

La question de l’extension du vote à la majorité qualifiée est cruciale pour l’avenir de l’Europe : le principe de l’unanimité est en effet à l’origine de bien des blocages aujourd'hui. Or, le risque de blocage du processus décisionnel est plus grand dans une Union élargie. Bien que le Conseil ne procède que rarement à un vote, l'expérience montre que l'existence même de la possibilité du vote contribue à une attitude plus constructive de la part des États membres.

L’ensemble des Etats membres, y compris le Royaume-Uni, paraît prêt à aller dans ce sens mais tous ne sont pas prêts à aller aussi loin. Si des ministres belges et luxembourgeois (qui ont élaboré une position commune) affirment qu’il faut étendre la majorité qualifiée à pratiquement tous les domaines, et notamment à la Politique étrangère de sécurité commune, la plupart des autres pays souhaitent limiter l’extension de la majorité qualifiée aux décisions techniques (transport, nominations, marché intérieur, politique sociale, fonds structurels, culture…) qui n’impliquent pas les ministères de souveraineté des Etats (politique étrangère, défense, fiscalité, justice, énergie…).

La question de la fiscalité est très sensible car si la Commission propose prudemment de limiter le passage à la majorité qualifiée aux seuls aspects de la réglementation fiscale liés à la réalisation du marché unique (élimination de la double imposition, lutte contre la fraude, lutte contre la concurrence fiscale dommageable), certains voudraient aller plus loin et le Royaume-Uni notamment, tenant du statut quo dans ce domaine, sait que sa position va être contestée. Gérard Fuchs, député à l’Assemblée nationale française et auteur d’un rapport d’information sur la réforme des institutions propose que « la fixation de taux minima, pour la TVA comme pour la fiscalité de l'épargne et l'impôt sur les sociétés, puisse être décidée à la majorité qualifiée. Il ne s’agirait pas de créer une « harmonisation fiscale », terme qui doit être évité parce qu’il suscite incompréhension et blocage, mais de faire en sorte que la compétition entre Etats ne conduise à une baisse généralisée de recettes fiscales qui finirait par remettre en cause les capacités de redistribution et de financement des services publics indispensables.».[9]

Parallèlement à cette évolution, la plupart des Etats (Finlande, Grèce, Italie…) désirent étendre le champ d’application de la procédure de codécision, même s’il ne s’agit pas de remettre en question le caractère intergouvernemental de l’institution, comme le rappelait déjà la Finlande en 1996. Le but est d’introduire avec le Parlement européen un contre-poids politique destiné à contrôler les évolutions communautaires.

Le « reliquat d’Amsterdam » comme on appelle parfois les questions laissées en suspens lors de la dernière Conférence intergouvernementale est donc encore l’objet de bien des débats qui n’occultent pas les propositions nouvelles soulevées ici et là.

2. Les autres propositions

Le thème qui suscite certainement la plus grande unanimité est celui des formations du Conseil. Des chercheurs comme Jean-Louis Quermonne dans son rapport au Commissariat Général au Plan, des politiques de tous bords comme G. Fuchs à l’Assemblée nationale ou Alain Lamassoure, des associations de décideurs européens « Les Amis de l’Europe », l’ICRI (« Independent Commission for the Reform of the Institutions and Procedures of the Union »), tous reconnaissent la nécessité de réduire le nombre de formations du Conseil et de scinder en deux voire en trois le Conseil « Affaires générales ». Le but de cette scission serait de décharger les ministres des Affaires étrangères des Quinze des questions techniques pour leur permettre de se consacrer à la construction de la Politique étrangère de sécurité commune. On créerait alors un Conseil « Politique étrangère de sécurité commune » voire un Conseil « Défense » et le Conseil « Affaires Générales » pourrait retrouver son rôle de coordination et d’impulsion avec éventuellement la création d’un poste de ministre-résidesnt à Bruxelles en lieu et place des représentants permanents, afin de donner une légitimité démocratique et politique au système. Certains (Jean-Louis Quermonne, Alain Lamassoure) vont même jusqu’à proposer de placer le ministre des Affaires européennes directement auprès du Premier ministre pour lui donner plus de pouvoir de décision.

Les propositions de réforme du Conseil ne s’arrêtent pas là : avec toujours la même ambition d’accroître la légitimité du système et de ses représentants, Alain Lamassoure propose de substituer des parlementaires  aux fonctionnaires des Représentations permanentes qui accompagnent les ministres au Conseil : « puisqu’il s’agit de voter de lois, d’en débattre, d’écouter les avis des représentants de intéressés, avant d’en rendre compte à tous les citoyens, des élus sont mieux placés que de hauts fonctionnaires »[10].

Enfin, nombreuses sont les voix en Europe qui réclament un changement de règles du jeu de la présidence du Conseil : Gérard Fuchs propose de « préserver le rôle des Présidences en nommant une personnalité par exemple et en augmentant les moyens du secrétariat général et la coordination entre les Etats qui assurent à tour de rôle la présidence »[11]. L’ICRI, soutenue par de nombreuses experts, craint l’excès de personnalisation qui résulterait de la désignation d’une personnalité à la présidence indépendante de son Etat d’origine, et propose de supprimer la présidence tournante de six mois et de la remplacer par une présidence exercée par un groupe d’au moins 5 pays pendant 2 ans. Mais, cette solution pourrait se traduire par une possible dilution des responsabilités et un manque certain de visibilité.

C. Le Conseil dans vingt ans

Les réformes évoquées jusqu’à présent s’inscrivent dans le cadre de la Conférence intergouvernementale 2000 et de ses prolongements éventuels, si toutefois le principe d’une révision plus profonde que prévue du Traité est acceptée.

Certains ont poursuivi leur réflexion au-delà de ce cadre étroit pour esquisser une transformation profonde des institutions européennes et notamment du Conseil. L’idée, évoquée notamment pas Alain Lamassoure et Jean-Louis Quermonne, serait de transformer le Conseil en Chambre des Etats de l’Union, sur le modèle du Bundesrat allemand.

Les points communs sont nombreux : comme à la chambre haute du Parlement allemand, les membres du Conseil siègent es-qualité, en tant que représentants de leur Etat et leur représentation n’est pas proportionnelle à leur poids démographique. Les délégations votent en bloc, sans possibilité de dissidence et, suivant l’ordre du jour, leur composition peut varier. Ces analogies formelles permettent d’envisager une évolution possible vers des analogies de fonctions entre le Conseil et le Bundesrat.

Une telle évolution aboutirait à recentrer le Conseil sur sa fonction législative de « chambre haute » où il travaillerait en relation avec le Parlement, le Conseil européen serait renforcé dans sa mission de « chef d’Etat honorifique » alors que la Commission, renforcée par l’élection de son Président, exercerait seule la fonction de leadership et de gouvernement.

Cette organisation donnerait plus de visibilité à l’exécutif européen, tout en améliorant ses capacités de décision et d’action.


IV – Les propositions de l’Institut pour la démocratie en Europe

L’Institut pour la démocratie en Europe, indépendante de toute institution, propose des solutions et s’efforce de ne pas limiter les réformes envisagées au seul « reliquat d’Amsterdam ».

A. Pour un Conseil démocratique

Reprenons les thèmes abordés précédemment :

-         sur la question de la pondération de voix : il faut profiter de cette Conférence pour rétablir une pondération de voix plus juste. Mais, il faut entamer cette procédure dans la perspective de l’élargissement et ne pas avoir à repenser le système quand nous serons 27. La solution néerlandaise  (voir annexe) nous semble juste et efficace : il faut l’expliquer, insister sur sa contrepartie (la perte du deuxième Commissaire pour les grands pays) et avancer.

-         sur l’organisation des négociations au sein du Conseil : il faut associer les Parlementaires aux travaux du Conseil en déléguant, aux côtés des fonctionnaires, des parlementaires chargés de suivre leurs travaux.

B. …et efficace

-         sur la question de la présidence du Conseil : la solution qui consisterait à attribuer la présidence à un groupe de pays, regroupés en fonction de leur taille et de leurs affinités politiques, nous semble la meilleure. Il faut donner au Conseil une dimension politique.

-         sur la question du nombre de formations du Conseil : il faut les réduire en même temps que le nombre des directions générales de la Commission. Il faut également distinguer la fonction législative du Conseil des autres. Il faut enfin nommer des ministres-résidents à Bruxelles responsables du Conseil « Affaires générales » et laisser aux ministres de Affaires étrangères le soin de mettre en œuvre la Politique étrangère de sécurité commune.

-         sur la question de l’extension du vote à la majorité qualifiée : c’est la question la plus difficile car elle engage l’avenir de l’Europe. Nous souhaitons étendre au maximum le vote à la majorité qualifiée mais nous savons qu’il y aura des résistances, notamment sur la question de la fiscalité pour laquelle on pourrait prévoir une évolution par étapes. L’extension du vote à la majorité qualifiée doit s’accompagner d’une extension de la procédure de codécision.

 


 

 

 

 

 

 

 

Annexe

Tableau présentant la pondération actuelle des voix au Conseil et différentes simulations

(Gérard Fuchs)



[1] Rapport officiel du Conseil européen d’Helsinki, 10-11 décembre 1999.

[2] Le Monde, 28/09/1999

[3] Le Monde, 19/01/2000

[4] Ibid.

[5] Alain Lamassoure, « Europe, la réforme du Conseil des ministres »..

[6] Alain Lamassoure, ibid.

[7] Voir annexes.

[8] Voir annexes et la colonne « extrapolation de la situation actuelle ».

[9] Gérard Fuchs, Rapport d’information sur la réforme des institutions déposé à l’Assemblée nationale le 9 mars 2000.

[10] Alain Lamassoure, ibid.

[11] Gérard Fuchs, ibid.